La fracture numérique en Suisse au temps du Covid-19: quelle réalité?


Conséquence de la pandémie du Covid-19, la fermeture des écoles et le travail à distance ont révélé les profondes inégalités d’appropriation des outils numériques en Suisse. Une partie significative de la population est même en situation d’illectronisme. Les plans initiés par la Confédération depuis plus de vingt ans, l’école et les nombreuses initiatives issues de la société civile n’ont pas permis de résoudre ce problème. Quatre mesures sont proposées pour promouvoir l’acquisition de compétences médiatiques et numériques par toute la population.

La pandémie du Covid a eu et aura encore en Suisse de nombreuses répercussions sur le travail et la formation. Le confinement, la fermeture des entreprises et des commerces, les interdictions de se réunir ont eu pour conséquence d’imposer le travail à distance à de larges secteurs du monde économique et de l’éducation. Le système éducatif dans son ensemble était mal préparé à un usage intense de la communication médiatisée.

Disposer des équipements numériques adéquats et savoir utiliser un large éventail d’outils et de services avec aisance est devenu soudainement indispensable pour travailler et apprendre. Les personnes pas ou mal équipées, pas connectées aux réseaux et manquant de compétences ont été frappées de plein fouet.

On sait depuis longtemps que la technologie est un important facteur d’exclusion. La crise sanitaire a mis en évidence de profondes inégalités sociales face aux technologies de l’information et de la communication (TIC).

La Suisse est classée parmi les pays les plus compétitifs au monde tant par le World Economic Forum (WEF) que par l’International Institute for Management Development (IMD) à Lausanne. Cependant, ces classements sont trompeurs, car si la population suisse est globalement bien équipée et connectée, il existe d’importantes disparités dans l’accès, et surtout, l’utilisation des TIC.

Qu’est-ce que la fracture numérique?

La «fracture numérique» (ou «fossé numérique») décrit les inégalités dans l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) et leur impact dans la vie quotidienne et au travail. Cette métaphore, calquée sur l’expression «Digital Divide», met en évidence un clivage entre celles et ceux qui ont ou n’ont pas accès au numérique. Cette formule a probablement été utilisée pour la première fois hors des milieux de la recherche par le vice-président Al Gore le 10 octobre 1996 à Knoxville (Tennessee) lors d’un discours évoquant la connexion des salles de classe dans le cadre du déploiement des «autoroutes de l’information» (internet): «Nous avons mis la nation au défi de faire en sorte que tous nos enseignants et nos élèves aient accès à des ordinateurs modernes et à des logiciels éducatifs attrayants […] de fournir à tous les enseignants la formation et le soutien dont ils ont besoin pour aider les élèves à tirer le meilleur parti de ces merveilleuses nouvelles technologies [et] de faire en sorte que nos enfants ne soient jamais séparés par une fracture numérique (digital divide)». Lors de la même réunion était évoquée l’idée que l’éducation devait permettre d’«alphabétiser» les enfants aux technologies (making them technologically literate).

On peut schématiser les disparités d’utilisation des TIC à trois dimensions: 1. L’accès aux moyens techniques, qui suppose de disposer d’un appareil qui ne soit pas obsolète (ordinateur, tablette, smartphone), d’une connexion à l’Internet et de logiciels à jour pour pouvoir bénéficier des fonctionnalités nécessaires. 2. La diversité et l’intensité des usages, en particulier ceux qui ont des finalités pratiques et professionnelles – par opposition aux usages récréatifs. 3. Les compétences pour utiliser efficacement les outils et les services, lesquelles s’appuient sur des savoirs et des savoir-faire.

L’ensemble de ces conditions permettent de réaliser ce que l’on pourrait nommer la «vie connectée». La capacité d’utiliser ces technologies avec une relative aisance, mais aussi de pouvoir en appréhender les enjeux pour soi, ses proches et la société. C’est pourquoi la «fracture numérique» ne doit pas être abordée de manière simplificatrice et sans nuance comme le terme le suggère, mais comme un continuum d’écarts comportant plusieurs dimensions. On peut être à l’aise avec certains usages, mais beaucoup moins avec d’autres.

En Suisse, 1,5 million de personnes entre 16 et 65 ans ne possèdent que peu ou pas du tout de compétences en matière de TIC, dont 300’000 en Romandie.

Le sentiment de gêne va du manque d’aise éprouvé occasionnellement, à l’impossibilité d’utiliser des appareils informatiques sans aide. Lorsque l’éloignement du numérique est très grand, voire total, on parle alors d’illectronisme, qui se définit comme la difficulté à utiliser les outils informatiques en raison d’un manque de connaissances de leur fonctionnement. Ce concept transpose le concept d’illettrisme dans le domaine de l’informatique.

Quelle est la réalité de la fracture numérique aujourd’hui en Suisse?

Il est très difficile de connaître quelle est la réalité de la fracture numérique en Suisse en raison du manque d’études consacrées à ce phénomène. Il n’existe pas à notre connaissance de recherche scientifique récente à ce sujet portant sur l’ensemble de la population qui tienne compte des caractéristiques socio-économiques de celle-ci. La Suisse, pourtant située au coeur de l’Europe, ne bénéficie pas des enquêtes entreprises dans le cadre de l’Union européenne et des comparaisons stimulantes entre pays qu’elles permettent. Nous avons même pu constater que la Suisse s’était exclue d’autres recherches internationales dont elle aurait pu bénéficier.

Pourtant, nombres de députés et de députées, tant dans les cantons qu’au niveau de la Confédération, se sont inquiété-e-s des inégalités persistantes en la matière et des réalisations effectives des gouvernements.

Le conseiller national Mathias Reynard, qui est enseignant, a déposé en juin 2019 un postulat intitulé «L’illettrisme numérique conduit à l’exclusion sociale» demandant au Conseil fédéral de réaliser une étude décrivant l’ampleur du phénomène de l’illectronisme en Suisse dans le but d’élaborer une stratégie pour «combler les éventuelles lacunes et empêcher la généralisation d’un tel phénomène». Le postulat portait sur les jeunes, les «digital natives», dont l’usage intense de moyens numériques de divertissement n’implique pas qu’ils/elles les utilisent adéquatement pour apprendre. Le texte du postulat précisait: «il ne suffit pas d’avoir l’accès aux outils numériques, encore faut-il avoir les moyens d’en cultiver l’usage […] Quand il s’agit d’une utilisation des outils numériques à visée éducative, les inégalités sociales se creusent». Ce postulat a été rejeté par le Conseil fédéral pour les raisons suivantes: l’étude James (2018, ZHAW) – portant sur l’usage des médias pour les activités de loisirs (nous soulignons) – n’a pas relevé de différence significative en raison du statut socioéconomique des jeunes, l’enseignement des compétences médiatiques relève des cantons et, finalement, le Conseil fédéral indique que la plateforme nationale «Jeunes et médias», dont les parents sont le premier groupe cible, prendra à l’avenir en compte «les questions relatives à l’inclusion ou à l’exclusion sociale».

Des député-e-s au Conseil national ont déposé cette dernière décennie des interpellations, motions et postulats portant à un titre ou un autre sur la fracture numérique. Il est intéressant d’en rappeler quelques-uns (liste non exhaustive): la formation numérique des personnes âgées (Géraldine Marchand-Balet, 2018), la réduction des inégalités d’accès aux biens et services numériques (Jean Christophe Schwaab, 2016), l’intégration des personnes non connectées (Claude Béglé, 2016), l’introduction d’un droit d’accès au numérique pour chaque habitant-e du pays (Luc Recordon, 2014), la promotion de l’éducation numérique à l’école (Yannik Buttet, 2012). Ces propositions prônant différentes mesures ciblées ne demandaient cependant pas que soit réalisées des études portant sur l’ensemble de la population. Toutes ont été rejetées au motif que les propositions étaient réalisées ou en cours.

A défaut d’avoir une vue globale sur les disparités dans l’accès et l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) en Suisse, on peut relever certains aspects qui mettent en évidence que ces inégalités existent bel et bien et qu’elles sont importantes. Les facteurs d’inégalités face au numérique les plus souvent relevés sont les suivants: l’âge, le revenu, le niveau de formation (l’illettrisme comme facteur aggravant), le sexe, la taille du ménage, le lieu de vie.

1. Inégalités de l’accès aux moyens techniques

Possession d’un ordinateur personnel
La possession d’un ordinateur personnel est un très bon indicateur de participation à la «vie connectée» et un révélateur des inégalités, car son usage est nécessaire pour réaliser efficacement des tâches pratiques et professionnelles de base.

Selon les estimations de l’Office fédéral de la statistique (2016), 88% des ménages étaient équipés au moins d’un ordinateur personnel en Suisse. Donc un ménage sur dix n’en disposait pas. Cependant, il existe de fortes disparités selon le revenu et le niveau de formation.

Près de la moitié des ménages dont le revenu est le plus faible (44%) et le tiers des ménages dont le niveau de formation est le plus bas (33%) ne disposaient d’aucun ordinateur personnel en 2016, alors qu’environ 5% seulement des ménages se trouvant au somment de l’échelle sociale n’en possédaient pas.

Le premier confinement et la fermeture des écoles au printemps 2020 a mis en évidence que nombre de familles étaient pas ou mal équipées pour l’«école à distance». On peut avoir une idée approximative des inégalités d’accès aux outils informatiques des écoliers/écolières par les chiffres donnés dans le cadre de l’examen de la motion «Crise Covid-19 et enseignement à distance: mesures de soutien» par la commission de l’Enseignement, de l’éducation, de la culture et du sport du Grand conseil du canton de Genève en juin 2020. Cette motion invitait le Conseil d’Etat à mettre en oeuvre des mesures d’aide aux familles. La conseillère d’Etat en charge du Département de l’instruction publique, Anne Emery-Torracinta, a indiqué lors de son audition le nombre de demandes de matériel comptabilisées. Au primaire, 800 élèves ont demandé du matériel, ce qui représente 2,2% des 36’000 élèves scolarisés (à noter que «l’école à distance» a principalement fait usage du téléphone et du courrier). Au Cycle d’orientation, 45 élèves ne disposaient d’aucun matériel, 350 d’un smartphone «seulement» (donc cet appareil n’est toujours pas considéré comme un moyen d’apprentissage), et 280 d’un seul ordinateur dans le foyer, ce qui représente 680 élèves sur 13’000 élèves (5,2%). Au secondaire II, 852 cas d’élèves sans matériel suffisant ont été signalés, soit 5,2% des 25’000 élèves, essentiellement dans les classes d’accueil (environ 2’000 élèves). Ces chiffres sont à prendre avec précaution, car ils portent sur les cas qui ont fait l’objet d’une demande répertoriée dans les établissements. On peut faire l’hypothèse que nombre d’élèves ont pu être doté-e-s du matériel dont ils/elles avaient besoin par d’autres moyens et que de nombreuses familles ou élèves ne se sont pas manifestées, éprouvant un sentiment de gêne. Ce besoin de matériel est certainement très fortement sous-estimé. D’autres sources mentionnent que du matériel informatique à été fourni jusqu’à 10% des élèves de certains établissements scolaires dans le canton de Vaud.

Accès à l’Internet
Le niveau d’accès à l’Internet haut débit est très élevé, 95% des ménages y ont accès tant en zone urbaine qu’en zone rurale (OFS). Cependant, des inégalités importantes peuvent être relevées selon la situation économique et sociale. C’est ainsi qu’en 2016, 35% des ménages qui ont un revenu de moins de 3’000 francs n’étaient pas connectés (30% pour les ménages jusqu’à 5’000 francs), alors que pour les ménages les plus aisés ce taux était de 3% seulement. On observe la même tendance en ce qui concerne le niveau de formation.

2. Intensité des usages de l’internet

C’est bien connu, mais il est utile de le rappeler, il existe de fortes disparités de l’usage de l’internet. Les statistiques de l’Office fédéral de la statistique (OFS) sont très éclairantes à ce sujet. La «vie connectée» suppose une utilisation d’une certaine intensité. En 2018, la proportion d’utilisateurs réguliers, soit les personnes qui utilisent internet quotidiennement ou plusieurs fois par semaine (CRU) était de 86%. Mais, là encore, il existe de fortes disparités selon l’âge, le revenu et le niveau de formation.

Utilisation intense des réseaux chez les jeunes, de 14 à 29 ans (98-100%) et baisse rapide de l’utilisation d’internet au quotidien à partir de la cinquantaine (90% chez les 50 ans et plus), cela correspond aux attentes. Mais on constate que les personnes bénéficiant des plus hauts revenus utilisent intensément l’internet (96 à 98%), tandis que les plus bas revenus sont seulement 65%, différentiel plus de 30 points. Il en va de même selon le niveau de formation, les personnes n’ayant pas dépassé le niveau de l’école obligatoire sont 74% à utiliser l’internet quotidiennement ou plusieurs fois par semaine, tandis que les diplômés du tertiaire sont plus de 96%, différentiel 24 points. A noter que ces statistiques ne disent rien des usages, qui peuvent être uniquement consacrés au divertissement.

3. Compétences numériques de base

Quelles sont ces compétences numériques de base? Les compétences numériques sont mesurées à l’aide d’un cadre de référence développé au niveau européen qui a été repris en Suisse par l’Office fédéral de la statistique (OFS). Ont été définis quatre domaines de compétence qui sont la recherche et acquisition d’informations (à noter que l’évaluation critique du contenu et des sources n’est pas mentionné), la communication (établir des contacts, échanger des informations, collaborer en utilisant des outils numériques), la résolution de problèmes (l’identification de ses besoins et la recherche de ressources ainsi que d’outils numériques adaptés) et la création de contenus numériques (textes, images, vidéos).

L’OFS ne dispose pas de données sur le niveau de maîtrise effectif des utilisateurs et des utilisatrices des TIC, les personnes qui ont effectué une activité sont réputées avoir les compétences requises.

En Suisse, 1,5 million de personnes entre 16 et 65 ans ne possèdent que peu ou pas du tout de compétences en matière de TIC (donc 300’000 en Romandie), ce qui représente environ 20% de la population, selon la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA).

Ce phénomène d’illectronisme est à rapprocher de l’illettrisme, la situation d’adultes qui ont été scolarisés mais ne parviennent pas à lire ni à comprendre un texte simple de la vie de tous les jours. Selon l’enquête ALL 2003 (Adult Literacy and Lifeskills) – seule étude disponible sur ce sujet, les personnes en situation d’illletrisme sont environ 800’000 en Suisse (16%), dont 210’000 en Suisse romande. Les personnes en situation d’illettrisme auront la plus grande peine à réaliser de manière autonome des tâches simples avec un ordinateur en raison de leur très grande difficulté à interpréter les informations présentées sous forme textuelle ou graphique. La corrélation entre illectronisme et illettrisme a été confirmée par le Service de la recherche en éducation (SRED) du canton de Genève.

Disposer de bonnes compétences médiatiques et informationnelles est nécessaire pour travailler, s’informer, suivre des formations et réaliser toutes les tâches de la vie quotidienne. La Loi fédérale sur la formation continue (LFCo) du 20 juin 2014 indique que «les compétences de base sont un prérequis pour l’apprentissage tout au long de la vie». Ce sont la lecture, l’écriture et l’expression orale dans une langue nationale, les mathématiques élémentaires et l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC).

En 2019, 46% de la population en Suisse disposaient de compétences numériques plus avancées que les compétences de base. Mais l’inégalité de compétences face à l’utilisation d’internet selon la situation financière des ménages suisses (2017) peut être mise en évidence avec cette extraction de données réalisée à notre intention par l’Office fédéral de la statistique (OFS).

On constate que plus la situation financière subjective des personnes est aisée, plus leur niveau de compétences est élevé. Les personnes qui ont déclaré ne pas utiliser l’internet ou avoir de faibles compétences sont deux fois plus nombreuses chez les personnes qui estiment avoir une vie difficile ou très difficile. La moitié des personnes qui ont de faibles revenus (45%) n’utilisent pas Internet ou ont de faibles compétences pour le faire, tandis que le cinquième seulement (22%) de celles qui ont une vie confortable sont concernées.

Existe-t-il une fracture numérique chez les jeunes?

La plupart des jeunes sont connectés en permanence, principalement pour des usages récréatifs. Mais on connait très mal quelles sont leurs compétences pour réaliser des tâches de base avec un ordinateur. Les autorités scolaires romandes n’ont publié aucune étude comportant des données chiffrées tenant compte des caractéristiques socio-économiques des élèves et de leur famille à ce sujet.

A Genève, le Service de la recherche en éducation (SRED) a été mandaté pour effectuer une étude visant à effectuer un premier bilan de l’«école à distance» pendant le premier confinement (de mi-mars à mi-mai 2020). Son rapport «Le Baromètre de l’école, enquête sur l’école à la maison durant la crise sanitaire du Covid-19» ne permet cependant pas de mettre en évidence les inégalités sociales face au numérique. Ceci est dû au fait que l’échantillon n’est pas représentatif de la population genevoise et ne tient pas compte des caractéristiques socio-économiques des parents, telles que le niveau de formation, la profession, le revenu, le logement, ainsi que la langue maternelle et le type de famille.

Enquête ICILS 2013
La Suisse a pris part à une seule recherche d’envergure permettant de mesurer les compétences informatiques et médiatiques des élèves, publiée sous le titre Preparing for Life in a Digital Age, l’étude International Computer and Information Literacy Study (ICILS 2013) réalisée dans 20 pays par l’International Association for the Evaluation of Educational Achievement (IEA) et l’Australian Council for Educational Research (ACER). L’échantillon national comprenait 3’325 élèves de 15 ans des trois régions linguistiques.

Les élèves suisses ont obtenus en comparaison internationale des résultats moyens de compétence informatique et médiatique (9e position sur 20). Les élèves de Suisse romande et du Tessin obtiennent en moyenne des résultats inférieurs à ceux de Suisse alémanique. 24% des élèves suisses n’atteignent que le niveau 1, tandis que 6% n’atteignent pas même ce niveau (le niveau 4 est le plus élevé). Donc au total 30% des élèves de Suisse ont obtenu de faibles résultats. En comparaison, les élèves de la République tchèque, pays qui obtient le score le plus élevé, ont été seulement 13% dans le groupe de niveau 1 et 2% à ne pas atteindre ce niveau, soit la moitié moins.

Les auteurs du rapport Suisse First Findings (ICILS 2013) relèvent que «les adolescents issus des couches économiques inférieures ou de milieux peu instruits présentent des compétences en TIC significativement moindres par rapport à ceux issus des classes moyennes ou supérieures». Les résultats de cette étude permettent de penser qu’il existe effectivement des élèves en situation d’illectronisme à la fin de leur scolarité obligatoire. Ce taux est probablement bien supérieur à 6% (élèves qui n’atteignent pas le niveau 1), sans qu’il soit possible cependant de le chiffrer.

Cette hypothèse est corroborée par les résultats en compréhension de l’écrit de l’enquête PISA 2018 où 24% des élèves n’ont pas atteint le niveau 2, défini par les concepteurs de l’épreuve comme étant «le niveau minimal de compétences à partir duquel on peut participer effectivement et de façon fructueuse à la vie courante». En comparaison, les élèves de la Finlande et du Canada, pays qui obtiennent le score le plus élevé, comptent respectivement 13% et 14% d’élèves faibles. L’analyse des résultats en fonction du niveau socioéconomique des élèves met en évidence que le score moyen des élèves est fortement corrélé à celui-ci: «les élèves du quartile inférieur obtiennent en moyenne 435 points alors que ceux des deuxième, troisième et quatrième quartiles obtiennent respectivement 469, 499 et 539 points». L’intensité de la relation entre l’origine sociale et les performances en compréhension de l’écrit est supérieure à ce qui prévaut en moyenne dans les pays de l’OCDE, relèvent les auteurs du rapport.

L’enquête PISA 2018 a aussi révélé la faible utilisation des équipements numériques par les élèves en classe. En Suisse romande, plus des deux-tiers des élèves de 15 ans (de 68% à 91% selon les disciplines) n’utilisent jamais d’appareil numérique pendant les cours. Ce dont les enfants qui ne trouvent pas dans leur famille les équipements et l’environnement culturel propice doivent pâtir.

Usages de base des TIC et de l’Internet
Les statistiques des modalités d’usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) et de l’internet de l’Office fédéral de la statistique (OFS) permettent d’avoir une idée des compétences des jeunes qui terminent leur scolarité obligatoire ou l’on quittée depuis un peu plus d’une décennie. Nous avons effectué une extraction sur quelques-uns des indices disponibles. C’est ainsi que 18% des personnes âgées de 15 à 19 ans déclaraient en 2019 ne pas rechercher des informations sur les produits et services via l’Internet, 48% ne pas surfer en mode navigation privée (base de la protection de sa vie privée), 20% ne pas copier ou déplacer des fichiers dans des dossiers (usage de base d’un ordinateur) et 13% ne pas utiliser un traitement de texte (logiciel de base de la bureautique), tandis que 28% déclaraient ne pas créer des présentations intégrant des textes, des images et des tableaux.

Ces données sont révélatrices du degré relatif d’impréparation d’une partie significative des jeunes à la «vie connectée», c’est-à-dire à rechercher et utiliser de l’information dans des documents, ainsi que réaliser des tâches administratives de la vie courante qui sont nécessaires pour exercer un emploi ou prendre part à des cours de formation professionnelle.

Commentaire des auteurs de l’étude Suisse First Findings (ICILS 2013)
Ceci est corroboré par l’analyse des auteurs du rapport Suisse First Findings (ICILS 2013) qui déclaraient que les résultats aux tests de compétences informatiques et médiatiques des élèves à la fin de la scolarité obligatoire étaient bien inférieurs à ce qu’on serait en droit d’attendre d’un pays hautement industrialisé. Ils relevaient que les élèves suisses se situaient tout en bas dans le comparatif des pays en ce qui concerne l’utilisation de l’ordinateur pour effectuer différentes tâches scolaires comme la préparation d’exposés et de rédactions, la collaboration, le contrôle de leur progrès d’apprentissage. En ce qui concerne la mise en oeuvre de compétences apprises pour l’utilisation d’Internet comme source d’information, ainsi que de la fréquence de son utilisation dans le cadre scolaire, les élèves suisses avaient même des «résultats dramatiquement mauvais». Rien ne permet de penser qu’aujourd’hui les résultats de l’évaluation des compétences des élèves seraient différents.

Quels programmes pour favoriser l’inclusion numérique? Avec quels résultats?

De nombreuses initiatives ont été prises en Suisse par une diversité d’acteurs pour soutenir et aider les personnes qui manquent de compétences pour utiliser les technologies de l’information et de la communication. Des fondations privées, des centres cantonaux de formation continue, des universités populaires, des communes, des associations locales, des organisations caritatives, des syndicats, etc. ont proposé des formations de toute nature. Cependant, il n’existe pas de recensement de celles-ci.

Pour avoir une idée du nombre de personnes qui ont pu bénéficier d’une formation de base dans le domaine des TIC, les données publiées par le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR), ainsi que par la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA), organisation faîtière de la branche, sont très précieuses.

Dès 1998, le Conseil fédéral préconisait la formation de toute la population au numérique dans son plan «Stratégie pour une société de l’information en Suisse». Ce plan a été mis à jour à plusieurs reprises depuis lors. Pour le programme de législature 2015-2019, le plan a été renommé stratégie «Suisse numérique». L’égalité des chances et la participation de toute la population y était réaffirmées comme un des quatre objectifs principaux. Le document mettait l’accent sur l’importance que l’ensemble de la population dispose de compétences médiatiques, il vaut la peine de le rappeler: «Tous les habitants de Suisse […] savent utiliser les TIC de manière compétente, sûre et responsable. Les TIC ouvrent la voie à de nouvelles formes de communication, tout en favorisant la formation politique de l’opinion et la participation de tous à une société démocratique et informée».

Un programme d’encouragement de l’acquisition et du maintien des compétences de base chez les adultes a été mis sur pied par la Confédération pour la période 2017-2020. Il s’adresse à des personnes qui ne peuvent pas suivre de formation en raison de leurs très faibles capacités, et qui sont donc en situation d’illettrisme et d’illectronisme. Ce programme s’appuie sur la Loi fédérale sur la formation continue (LFCo) du 20 juin 2014. Il a été doté de 15 millions de francs. Dans ce cadre, deux programmes d’encouragement ont été initiés par la Confédération, ce sont: «Encouragement et maintien des compétences de base chez les adultes» et «Simplement mieux!… au travail». Durant la période 2017-2020, 20 cantons ont conclu une convention de prestation, établie sur une base volontaire, avec la Confédération. Les cantons qui ont bénéficié de cette aide devaient transmettre des données au Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) qui pilote ce projet.

Le SEFRI nous a fourni des informations concernant ces deux programmes qui ont été financés dans le cadre de la LFCo. Les offres financées par d’autres sources ne sont pas concernées. En ce qui concerne la formation à l’usage des TIC, le programme «Encouragement et maintien des compétences de base chez les adultes» a totalisé 1729 participant-e-s (8 cantons) en 2018 et 2480 participant-e-s (12 cantons) en 2019. Pour le programme «Simplement mieux!… au travail», le décompte du nombre des places offertes dans les formations annoncées, effectué par nos soins, qui donne une bonne idée de la participation à ces cours, totalise 954 participant-e-s, dans le seul canton le Tessin, en 2018, et 731 participant-e-s (5 cantons) en 2019. Ces cours concernent essentiellement le domaine de la bureautique. Ce qui représente au total pour ces deux programmes, respectivement 2700 participant-e-s et 3200 participant-e-s pour les années 2018 et 2019.

En 2008 et en 2013, la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA) a effectué une enquête auprès des prestataires de cours dans le domaine des compétences de base de toute la Suisse sur mandat de l’Office fédéral de la culture (OFC). Outre les organismes affiliés à la FSEA, l’association Lire et Ecrire, présente dans de nombreux cantons, et l’association des Universités populaires suisses ont pris part à ce sondage. 46 prestataires de formation ont répondu sur les 126 prestataires de formation suisses identifiés. En raison de réponses lacunaires, une extrapolation des participant-e-s aux cours de base TIC a été réalisée qui estime que 2500 personnes en 2008 et 2’000 en 2013 ont pris part à des formations organisées par les prestataires de formation continue.

La participation estimée à ces programmes de formation organisés par les organismes affiliés à la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA) et ceux soutenus par la Confédération totalise environ 25’000 participant-e-s en 10 ans. C’est très peu par rapport au nombre total de personnes âgées de 16 et 65 ans en situation d’illectronisme que la FSEA estime à 1,5 million de personnes. En effet, moins de 2% de l’effectif estimé des personnes qui ne possèdent que peu ou pas du tout de compétences en matière de TIC auraient bénéficié d’une formation en une décennie. Par ailleurs, il est très probable qu’une partie de ces personnes après le cours dont elles ont bénéficié n’est toujours pas autonome par rapport à l’ensemble des compétences de base, qui concernent essentiellement la bureautique. Une goutte d’eau dans l’océan des besoins.

Comment remédier à ces inégalités persistantes?

L’examen des informations disponibles a révélé que de grandes disparités subsistent dans l’accès et les usages des technologies de l’information et de la communication en Suisse. Les plans du Conseil fédéral, l’acquisition de compétences de base à l’école et les nombreuses offres de formation offertes aux adultes n’ont pas eu le succès attendu.

Face à cette situation, nous proposons de mettre en oeuvre, prioritairement, quatre mesures:
1. La réalisation d’enquêtes qualitatives et quantitatives scientifiques permettant de mieux connaître quels sont les usages, les compétences et les représentations de la population.
2. Le déploiement d’un réseau d’aide de proximité étendu à la totalité du territoire, où des professionnel-le-s qualifié-e-s, les médiateurs et médiatrices numériques (nouvelle profession), pourront accompagner différents types de publics et élaborer des actions de formation adaptées aux besoins locaux.
3. L’utilisation quotidienne des appareils numériques par les élèves à l’école. Il faut équiper toutes les petites classes d’appareils en suffisance et doter chaque élève d’un ordinateur personnel dès le cycle 2 (5e Harmos). Pour ce faire, l’ensemble du corps enseignant doit pouvoir bénéficier d’un recyclage (obligatoire). Deux nouvelles disciplines devraient être enseignées tout au long de la scolarité et bénéficier d’heures réservées dans la grille horaire: l’Education aux médias et à l’information et la Culture informatique.
4. La création d’un observatoire et laboratoire d’idées (think tank), instrument de réflexion et d’influence indépendant permettant d’aider les décideurs à appréhender les enjeux sociaux, économiques et éducationnels du numérique. Cet organisme aurait pour but de réaliser des études prospectives, d’analyser les politiques publiques et leurs résultats, de formuler des propositions de réformes, ainsi que de fournir des informations de qualité aux acteurs politiques et à la société civile.

En ce qui concerne les modalités de mise en oeuvre de ces mesures, il s’agirait de passer de la politique des petits pas, qui a montré ses limites en la matière, à un «grand bond en avant».


Mes vifs remerciements au Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI), Unité formation continue et encouragement de projets, pour les renseignements qui m’ont été apportés.

(Lire mes articles: «Un think tank pour l’éducation aux médias et à l’information», 2 février 2021; «L’école à la maison pendant la crise du Covid-19, un révélateur des inégalités face au numérique?», 5 octobre 2020; «L’enquête PISA 2018 révèle la faible utilisation des équipements numériques par les élèves à l’école», 29 janvier 2020; «La médiation numérique, clé du développement des compétences numériques de toute la population», 9 octobre 2018.)


Références
> Remarks by the President and the Vice President to the People of Knoxville, The White House, Office of the Press Secretary, October 10, 1996.
> Mathias Reynard, Postulat «L’illettrisme numérique conduit à l’exclusion sociale», L’Assemblée fédérale – Le Parlement suisse, 20 juin 2019.
> Rapport de la commission de l’enseignement, de l’éducation, de la culture et du sport chargée d’étudier la proposition de motion Crise Covid-19 et enseignement à distance: bilan du dispositif et mesures de soutien d’urgence (M 2634-A ), Secrétariat du Grand Conseil, République et canton de Genève, 2 juin 2020.
> Equipement et dépenses TIC des ménages, Office fédéral de la statistique (OFS), 8 décembre 2020.
> Utilisation d’internet en Suisse, Office fédéral de la statistique (OFS), 8 décembre 2020.
> Qu’est-ce que l’illettrisme?, Association Lire et Ecrire.
> Loi fédérale sur la formation continue (LFCo) du 20 juin 2014, Confédération suisse.
> Indicateur de la législature: Compétences numériques générales plus avancées, Office fédéral de la statistique (OFS).
> Julian Fraillon, John Ainley, Wolfram Schulz, Tim Friedman, Eveline Gebhardt, Preparing for Life in a Digital Age – The IEA International Computer and Information Literacy Study (ICILS 2013) International Report, Springer Cham, 2014.
> Étude internationale sur la compétence informatique et médiatique (ICILS 2013), Suisse First Findings (Version préliminaire: Première conception), Consortium icils.ch, 2014.
> PISA 2018: Les élèves de Suisse en comparaison internationale, Consortium PISA.ch, SEFRI/CDIP et Consortium PISA.ch, Berne et Genève, 2019.
> Stratégie «Suisse numérique» – Avril 2016, Office fédéral de la communication (OFCOM), Direction opérationnelle Société de l’information (GIG), Bienne.
> Promotion des compétences de base des adultes, Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI), Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR), Confédération suisse.
> Programme de promotion «Simplement mieux!… au travail», Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI), Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR), Confédération suisse.
> Martina Fleischli, Evaluation du sondage des prestataires de formation dans le domaine des compétences de base, Fédération suisse pour la formation continue (FSEA), Zurich, septembre 2014.
Les sites et documents ont été consultés le 18 mars 2021


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «La fracture numérique en Suisse au temps du Covid-19: quelle réalité?», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 18 mars 2021, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/la-fracture-numerique-en-suisse-au-temps-du-covid-19-quelle-realite


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)