Un think tank pour l’éducation aux médias et à l’information

Les technologies de l’information et de la communication ont modifié durablement l’accès au savoir et notre cadre de vie. L’éducation aux médias et à l’information de toute la population est devenue un enjeu stratégique pour le devenir de notre société. Par ailleurs, le champ de la discipline doit être étendu à de nouveaux domaines. Les résultats des politiques publiques en la matière sont insuffisants et il n’existe pas d’organisation susceptible d’exercer une influence déterminante sur le débat publique en Suisse. Pour faire face à ces défis la création d’un observatoire et laboratoire d’idées est nécessaire.

Les technologies de l’information et de la communication ont modifié durablement l’accès au savoir et transforment un peu plus chaque jour notre cadre de vie. Des compétences médiatiques sont indispensables tant dans la vie quotidienne que professionnelle. Le goût pour l’information de qualité et une posture critique vis-à-vis de l’usage des médias de toute nature doivent être développés dès le plus jeune âge et actualisés tout au long de la vie. Les effets dévastateurs de la propagation de fausses informations et de théories nébuleuses par les médias sociaux et dans le cyberespace rappellent quotidiennement combien l’éducation aux médias et aux images est essentielle dans notre société.

C’est un défi immense pour le système éducatif suisse. Malgré les bonnes intentions affichées et les discours satisfaits, les politiques publiques ne suivent pas.

L’exemple de la Formation générale MITIC (Médias, images, technologies de l’information et de la communication) du Plan d’études romand est significatif.

Quel bilan après une décennie d’éducation aux médias et aux images à l’école?

Alors que la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) a annoncé son nouveau «Plan d’action en faveur de l’éducation numérique» (adopté en novembre 2018) qui remplacera la Formation générale aux Médias, images, technologies de l’information et de la communication (MITIC) du Plan d’études romand (PER), c’est le moment de se demander si cette partie du Plan d’études a été réalisée conformément à ce qui avait été annoncé. L’école publique a-t-elle rempli la mission qu’elle s’était donnée?

Rappel. Le Plan d’études romand (PER), introduit à partir de 2011, est censé s’appliquer depuis la rentrée 2013 dans toutes les classes de tous les cantons. L’ensemble du corps enseignant est appelé à mettre en oeuvre, en situation, des aspects d’éducation aux médias ainsi qu’à encadrer l’utilisation des outils multimédias dans leur classe. Le développement de l’esprit critique des élèves et leur capacité à décoder la mise en scène des contenus médiatiques sont au coeur du programme. Des objectifs d’apprentissages précis (les attentes fondamentales) accompagnés d’indications pédagogiques ont été définis pour les trois cycles de la scolarité obligatoire. L’éducation aux images y occupe une place centrale.

La CIIP affirmait en 2011 l’importance du Plan d’études romand comme projet global de formation de l’élève (Le PER c’est quoi?), lequel devait «garantir, pour tous les élèves fréquentant la scolarité obligatoire, une formation complète et équilibrée organisée autour d’une série de visées et de compétences jugées prioritaires pour qu’ils s’insèrent et s’épanouissent dans la société actuelle». Comme pour les disciplines traditionnelles, la CIIP a défini des «attentes fondamentales» pour la Formation générale aux MITIC, lesquels «sont composées de connaissances, savoirs, compétences, considérées comme nécessaires». Ces attentes ne doivent pas être envisagées simplement comme des objectifs à atteindre, «mais comme un seuil au-delà duquel l’école s’efforce de mener tous les élèves», indique le plan cadre, qui précise, «elles fournissent des indications qui répondent à la volonté de l’institution de garantir à tous les élèves la maîtrise du bagage nécessaire à la poursuite de ses apprentissages». Ces indications montrent bien que la CIIP attache une très grande importance à ce que tous les élèves non seulement atteignent mais dépassent les objectifs d’apprentissage MITIC qu’elle a fixé.

Il est difficile de savoir précisément quels résultats ont été effectivement atteints en ce qui concerne l’enseignement des médias et de l’image depuis l’introduction du PER, car les autorités scolaires ne communiquent pas volontiers d’informations précises. Le simple fait que l’ensemble du corps enseignant n’ait pas reçu une formation méthodique pour les préparer à ce nouvel enseignement (recyclage obligatoire) permet d’avoir des doutes sur sa mise en oeuvre. La pédagogie des médias et des images ne va en effet pas de soi. Elle repose sur des connaissances spécifiques et la mise en oeuvre de méthodes didactiques appropriées.

Un récent article publié dans le bulletin de la CIIP de janvier 2020 met en évidence qu’en matière de formation aux MITIC, le plan de la CIIP n’a pas tenu ses promesses après une décennie de mise en application. Il vaut la peine d’en citer un large extrait: «L’éducation aux médias souffre depuis toujours d’un mal chronique: les bonnes intentions officielles ne se concrétisent pas dans un dispositif qui comblerait les besoins de manière systématique et méthodique. Cultivé par des pionniers convaincus, ce domaine est ingrat, car situé à l’ombre des disciplines scolaires inscrites à la grille horaire. C’est un petit miracle qu’il trouve à produire quelques fruits méritoires, dont l’étalage sert de paravent commode pour masquer la froide réalité du terrain scolaire: inertie jalonnée d’imprégnations ponctuelles et sans lendemain». Ce point de vue émis par des spécialistes du domaine appartenant à l’institution intercantonale donne un éclairage clair et sans appel.

Des compétences médiatiques pour toute la population

Avec l’intensification de la numérisation de toutes les sphères de la société et de l’évolution des modes de consommation de produits culturels et d’information, le champ de l’éducation aux médias doit être étendu à toute la population.

Il faut envisager la création d’un think tank indépendant susceptible d’élaborer des analyses et des propositions dans ce domaine fondamental pour notre société.

Les programmes d’éducation aux médias ont été élaborés initialement à l’intention des jeunes pour leur permettre de développer leurs moyens d’appréhender les contenus médiatiques de manière critique. En 1967 déjà un tel cours a été introduit au Cycle d’orientation à Genève. C’est l’époque de l’essor des émissions de radio et de TV ainsi que des magazines qui s’adressent spécifiquement à la jeunesse. Doutant de la capacité de la majorité des parents à encadrer leurs enfants dans la consommation des médias, le Cycle d’orientation met sur pied un enseignement spécifique de «critique de l’information» qui est toujours dispensé (Médias et images, 11e Harmos). La capacité à penser par soi-même et le développement de l’esprit critique sont au coeur de cet enseignement qui allie la réflexion à la pratique. Aujourd’hui, l’ensemble de la population doit disposer de connaissances de base et de compétences pratiques en la matière, qui devront pouvoir être sans cesse mises à jour.

Il est urgent de se préoccuper des très jeunes enfants

La petite enfance doit être l’objet d’un soin tout particulier. Jusqu’ici elle a été largement négligée dans les politiques publiques relatives aux usages des médias et des images. L’utilisation des appareils connectés et des écrans de toute nature est riche de potentiels mais peut aussi être la cause d’effets nuisibles sur le développement des enfants. Des professionnel-le-s de la santé et de la petite enfance ainsi que des spécialistes des médias ont alerté l’opinion publique sur les conséquences de la surexposition aux écrans des enfants dès leurs premiers mois de vie. L’usage constant des écrans par les enfants ainsi que par leur entourage peut affecter gravement la relation parent-enfant et être la cause de troubles sévères de l’attention, du langage, de la motricité et du comportement des enfants en bas âge. Cet enjeu de santé publique constitue un nouveau domaine d’éducation aux médias pour les professionnel-le-s de l’enfance.

Par ailleurs, l’identité numérique des très jeunes enfants devrait constituer un sujet de réflexion pour les parents et les professionnel-le-s de la petite enfance. La diffusion de photographies de leurs enfants par les parents, parfois dès avant la naissance, constitue le symptôme de nouvelles pratiques sociales inquiétantes.

De nouveaux domaines pour l’éducation aux médias

Initialement consacré à la réception du contenu des mass médias traditionnels, le champ de l’éducation aux médias et à l’information doit être étendu aux médias numériques (Internet et réseaux sociaux, agents conversationnels, dispositifs de réalité virtuelle ou augmentée, jeux informatiques, etc.), cela va de soi, mais aussi à de nouveaux domaines qui nécessitent des savoirs et des compétences spécifiques:

La culture informatique
Pour comprendre comment fonctionnent les algorithmes qui filtrent les données ainsi que les dispositifs automatisés qui simulent l’intelligence et les capacités conversationnelles des humains (assistants numériques personnels, agents conversationnels). L’informatique, envisagée comme science et technique du traitement automatique de l’information, support des connaissances humaines et des communications, doit être considérée comme faisant partie intégrante de la discipline.

L’identité numérique
Pour saisir que la diffusion de documents (textes, photos, vidéos) et d’informations personnelles de toute nature ainsi que les traces captées lors de la connexion aux réseaux permettent de dresser des profils qui conditionnent l’accès aux contenus et qui peuvent aussi avoir des répercussions dommageables dans l’existence des individus. La maîtrise par chaque individu de son identité numérique est un droit essentiel de la personnalité qui doit être protégé.

L’environnement et le développement durable
Pour comprendre que l’usage intense des réseaux (streaming et cloud computing notamment) ainsi que l’obsolescence rapide des appareils constituent des facteurs majeurs de l’impact environnemental de la numérisation tout au long du cycle de vie des équipements (matériaux, énergie). Le développement spectaculaire des usages des technologies numériques à toutes les activités humaines est une source nouvelle de graves menaces pour la biosphère. C’est pourquoi, outre la traditionnelle analyse des discours médiatiques, la réflexion sur les impacts environnementaux des nouvelles technologies de la communication doit être intégrée dans les objectifs de l’éducation aux médias.

La sécurité et la défense
Pour pouvoir faire face aux arnaques, campagnes de désinformation et à tout l’éventail de cyberattaques susceptibles de menacer les libertés et la démocratie. Pour résister aux cybermenaces (cybersabotage, cybercriminalité, cyberespionnage, propagande), il ne suffit pas de disposer de spécialistes. Les réseaux numériques sont désormais le vecteur privilégié pour diffuser de l’information fausse ou biaisée directement à des milliers de cibles sélectionnées individuellement sur la base de leur profil d’internaute. Les communautés digitales des applications de communication instantanée, des médias sociaux et des jeux vidéos en ligne sont des canaux idéaux pour propager des infodémies. Intox et fake news peuvent faire vaciller les démocraties.

Pour accroître les indispensables compétences à distinguer le vrai du faux et instiller le goût de l’information de qualité, il faut développer et mettre en oeuvre une véritable éducation aux médias de toute la population et l’intégrer dans les politiques de sécurité et de défense de notre démocratie.

Création d’un observatoire et laboratoire d’idées

Force est de constater qu’aujourd’hui, il n’existe pas de groupe d’intérêt ou d’organisation susceptible d’exercer une influence déterminante sur le débat publique et sur les décisions politiques concernant l’éducation aux médias en Suisse romande. Ni spécifiquement dédié à cette tâche au niveau national d’ailleurs. Nombre de personnes occupant des postes clés ne comprennent pas les enjeux informationnels et sociétaux de la numérisation, tandis que de puissants lobbies occupent tout l’espace médiatique. Tant la société civile que le monde politique ont besoin d’informations de qualité, riches et pertinentes en la matière. Les députés et les députées doivent être très bien renseigné-e-s pour exercer efficacement leur droit d’initiative ainsi que de contrôle sur les réalisations des gouvernements et de leur administration, tant au niveau fédéral que cantonal. C’est pourquoi il faut envisager la création d’un think tank indépendant susceptible d’élaborer des analyses et des propositions dans ce domaine fondamental pour notre société.

Cet observatoire et laboratoire d’idées consacré à l’éducation aux médias aurait pour but de mener des études prospectives, d’analyser les politiques publiques et leurs résultats, de formuler des propositions de réformes, ainsi que fournir des informations de qualités aux acteurs politiques et à la population, notamment lors de consultations et de votations.

Pour toutes ces raisons, il est urgent de réfléchir à la création d’un instrument de réflexion et d’influence indépendant (think tank) en Suisse pour accompagner les politiques de développement des compétences média de toute la population, à l’école et tout au long de la vie.


Références
> Plan d’études romand (PER), Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).
> Le PER c’est quoi?, Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), juillet 2011.
> Évaluation du travail des élèves – Quel statut et quel rôle jouent les attentes fondamentales?, La Foire Aux Questions du PER, Plan d’études romand (PER), Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).
> Christian Georges et Anne Bourgoz, L’éducation aux médias, pour renforcer la distance critique des élèves, Bulletin CIIP No 5 – janvier 2020: Vers une éducation numérique, Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), p. 20-22.
Les sites et documents ont été consultés le 2 février 2021


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Un think tank pour l’éducation aux médias et à l’information», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 2 février 2021, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/un-think-tank-pour-l-education-aux-medias-et-a-l-information


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)