Effondrement de la consommation d’information de qualité des jeunes: que faire?

Sans renouvellement de son lectorat, la presse de qualité dont dépend l’idéal démocratique est condamnée à dépérir. Une grande partie des jeunes privilégie les réseaux sociaux et les plateformes des géants mondiaux de l’Internet pour s’informer plutôt que les médias traditionnels. Les grands groupes médiatiques suisses cherchent à séduire les digital natives en adaptant leur offre. Ne serait-il pas temps de donner à tous les jeunes le goût de l’information de qualité et de larges compétences médiatiques?

Le fonctionnement d’une démocratie repose sur des citoyens et des citoyennes bien informé-e-s et critiques. En deux décennies, les technologies de l’information et de la communication ont profondément modifié les circuits de l’information et la manière de s’informer de la population. Les médias traditionnels ont perdu le monopole de la diffusion de l’information et se voient chaque jour un peu plus concurrencés par les médias sociaux et services des géants mondiaux du numérique.

Les entreprises médiatiques rivalisent pour séduire de nouveaux publics. En ce début d’année, les grands éditeurs Suisse alémaniques lancent simultanément en Suisse romande deux nouveaux médias en ligne gratuit, Watson (AZ Medien) et Blick (Ringier), qui viennent concurrencer la presse régionale et nationale – en particulier le leader de la presse gratuite 20 minutes (TX Group), avec des formules d’infotainment en ligne (pure player) susceptibles d’attirer un large public juvénile, ainsi que les annonceurs.

Campagne de publicité Watson dans les rues de Genève en avril 2021 (photo de l’auteur).

Il s’agit pour ces médias de s’adresser à la génération des digital natives qui consomme des news sur les réseaux sociaux et a délaissé les médias traditionnels. La rédactrice en chef de Watson, Sandra Jean, a résumé le projet éditorial du site d’information dans un sujet du journal télévisé (Le 19h30, RTS, 28 février 2021): «L’idée, c’est de s’adresser aux gens qui ont l’habitude de s’informer sur les réseaux sociaux, cette génération que l’on dit numérique. Dans le concret, on y trouvera un mix entre des analyses et des commentaires, mais aussi des quiz et des trucs sympas qu’on a trouvé sur les réseaux sociaux».

La majorité des jeunes est chroniquement sous-informée

En une décennie, la consommation par les jeunes des médias traditionnels a fortement diminué. L’engouement pour les quotidiens gratuits, souvent évoqué comme une étape vers la presse payante, n’a été qu’un feu de paille. Selon l’étude JAMES 2020 (Jeunes Activités Médias Enquête Suisse, Haute école spécialisée de Zurich – ZHAW) la lecture de la presse gratuite a dégringolé de 50% en 2012 à 10% en 2020, alors que celle des quotidiens papier payant passait de 30% à 10%. Aujourd’hui, les 16-19 ans sont 96% à utiliser un moteur de recherche (l’hégémonique Google), 87% les réseaux sociaux et plus de 70% les portails vidéo pour s’informer. En une décade, l’usage du smartphone s’est répandu comme une traînée de poudre et a tout emporté. La non-consommation des médias généralistes traditionnels pour s’informer en ligne est très révélatrice, plus des trois-quart des jeunes adultes (16-19 ans) ne consultent pas régulièrement les portails des journaux ou des magazines, ni ceux des chaînes télévisées, et plus de 90% n’écoutent pas la radio en streaming ou de podcasts. D’autres recherches ont mis en évidence le manque d’intérêt des jeunes pour l’information de qualité.

L’institut de recherche fög de l’Université de Zurich (Annales 2020 sur la qualité des médias) a établi que désormais plus de la moitié des jeunes adultes (16 à 29 ans) appartiennent au groupe des personnes chroniquement sous-informées («indigents médiatiques», 32% en 2009, 55% aujourd’hui).

La récente étude financée par l’Office fédéral de la communication (OFCOM) «How to Reach Swiss Digital Natives with News» (publiée en février 2021) vient conforter ce tableau et apporte des renseignements précieux sur les représentations des jeunes qui ont grandi en Suisse. Elle a été réalisée par l’Institut d’études médiatiques de la Haute école spécialisée de Zurich (ZHAW), en collaboration avec les universités de Lausanne (UNIL) et de la Suisse italienne (USI). Cette recherche qualitative visait précisément à mieux connaître les usages et les goûts des jeunes en matière d’information journalistique dans l’intention de leur proposer des contenus susceptibles de les intéresser. Elle a été réalisée auprès d’une soixantaine de jeunes âgé-e-s de 12 à 20 ans issu-e-s des trois principales régions linguistiques du pays et a comporté une enquête ethnographique qui a concerné trois douzaines d’entre eux. Ses résultats pourront aussi être très utiles aux autorités scolaires et aux pédagogues soucieux de proposer un enseignement qui prenne en compte les usages médiatiques actuels des élèves.

Passer le temps et se divertir, satisfaire des intérêts personnels, pouvoir discuter de sujets d’actualité ou «en vogue» sont les principales motivations pour consommer de l’information, tous âges et provenances confondus. Leurs préférences vont aux formats visuels (photos et vidéos), aux articles courts qui résument les faits, aux informations positives et à l’utilisation d’applications propriétaires (Instagram, YouTube, WhatsApp) de partage de contenus au sein de communautés. Les images ou vidéo amusantes sont particulièrement prisées. Cette enquête a aussi permis de mettre en évidence que la consommation de nouvelles des «natifs du numérique» doit beaucoup au hasard ainsi qu’aux notifications qui leur sont adressées. Par ailleurs, la notion de «nouvelle» est souvent mal définie, particulièrement chez les plus jeunes. C’est ainsi que tout ce qui se passe et qui est important pour leur vie quotidienne est qualifié ainsi (horaire des transports publics ou prévisions météorologiques).

Comment renverser cette tendance?

Les auteurs et autrices de l’étude «How to Reach Swiss Digital Natives with News» estiment que les jeunes de la tranche d’âge 15-17 ans sont les plus susceptibles d’être atteint-e-s par des nouvelles journalistiques dans la mesure où ils/elles n’ont pas encore développé des habitudes de consommation bien établies et sont très réceptifs à des formats d’information innovants.

Les 15-17 ans déclarent qu’il est essentiel d’être informé sur les événements qui se déroulent dans le monde et d’être capable de se faire une opinion

Bien que les jeunes de cet âge font un usage intense de leur smartphone pour consulter des médias sociaux et suivent volontiers les notifications et incitations de toute nature qui les poussent vers les canaux des influenceurs, les comptes de messageries instantanées d’amis et des groupes de discussion – loin des formats traditionnels des nouvelles, les chercheurs et chercheuses font preuve d’optimisme: «Les 15-17 ans déclarent qu’il est essentiel d’être informé sur les événements qui se déroulent dans le monde et d’être capable de se faire une opinion. Leur attitude à l’égard des nouvelles est plutôt optimiste, surtout si le contenu présente un intérêt personnel, un impact régional ou un divertissement pour eux et leurs pairs». L’enquête a permis de mettre en évidence que des changements dans la vie quotidienne des jeunes de cet âge (période d’examen, nouveau cursus de formation, vacances, déménagement) peut les conduire à de nouveaux comportements dans leur manière de s’informer. La fin de la scolarité obligatoire apparaît donc comme particulièrement propice pour leur proposer d’autres usages.

Paradoxalement, le rôle éducatif de l’école n’est pas évoqué dans ce document comme un moyen d’infléchir les pratiques et représentations des jeunes en matière d’information. La «media literacy» est évoquée, mais c’est seulement dans l’idée d’évaluer leurs compétences à utiliser les informations de manière constructive, sans préciser comment elles ont été acquises. Or, l’école, par l’enseignement dispensé dans les cours et les activités pratiques d’éducation aux médias et à l’information, a un rôle fondamental à jouer pour donner à tous les jeunes le goût de l’information de qualité, la compréhension du monde des médias et des compétences solides de maîtrise de l’information.

Les résultats de ces enquêtes sur les habitudes de consommation de l’information des jeunes sont très inquiétants pour l’avenir de la presse de qualité en Suisse. Est-il suffisant de chercher à séduire les digital natives en adaptant l’offre à leurs usages? Ne serait-il pas temps de donner à tous les jeunes le goût de l’information de qualité et de larges compétences médiatiques en leur offrant la possibilité d’en produire dans le cadre scolaire?

Pour conquérir les nouvelles générations, il faut certes créer des dispositifs d’information innovants susceptibles de répondre à leurs attentes, mais surtout leur donner l’opportunité de participer à la production et à la diffusion d’information. Les journaux de classe (blog, fil d’information avec des applications dédiées, tel Twitter) offrent de magnifiques opportunités trop peu utilisées dans le cadre scolaire. Pour instiller le goût de la presse généraliste, ne faudrait-il pas en outre envisager la création d’un média d’actualité spécialement destiné aux adolescent-e-s et auquel ils/elles seraient partie prenante?

(Lire mon article: «Aide à la presse: il faut créer un quotidien pour les jeunes de Suisse romande», 12 mars 2020.)

Cet article, abrégé, a été publié le 26 avril 2021 dans le quotidien Le Temps en ligne (letemps.ch), rubrique Opinions.


Références
> Le média Watson arrive en Suisse romande, la bataille publicitaire commence, Le 19h30, RTS, 28 février 2021.
> Bernath J., Suter L., Waller G, Külling C., Willemse I. & Süss D., JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse, Zürcher Hochschule für angewandte Wissenschaften (ZHAW), Zurich, 2020.
> Qualität der Medien – Schweiz Suisse Svizzera, Jahrbuch 2020, fög – Forschungsinstitut Öffentlichkeit und Gesellschaft / Universität Zürich, Schwabe Verlag, Basel, 2020.
> Aleksandra Gnach, Guido Keel, Nadine Klopfenstein Frei, Wibke Weber, Valery Wyss (ZHAW), Marcel Burger (UNIL), Eleonora Benecchi, Luca Calderara, Petra Mazzoni (USI), How to Reach Swiss Digital Natives with News – A Qualitative Study, Final Report, 11 December 2020, ZHAW / UNIL / USI.
Les sites et documents ont été consultés le 26 avril 2021


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Effondrement de la consommation d’information de qualité des jeunes: que faire?», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 26 avril 2021, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/effondrement-de-la-consommation-information-de-qualite-des-jeunes-que-faire


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)