Le maillon faible de la politique de sécurité et de défense de la Suisse

Votation sur l’acquisition de nouveaux avions de combat • Ce projet est-il approprié pour protéger la Suisse des menaces présentes et futures auxquelles elle devra faire face? Aujourd’hui, les plus grands périls ne viennent ni du ciel ni des Etats limitrophes mais des réseaux. Le maillon faible de la politique de sécurité de notre pays, c’est sa population.

Le peuple suisse se prononcera le 27 septembre 2020 sur l’acquisition de nouveaux avions de combat. Ce projet vise à assurer la défense du territoire et la police de l’espace aérien. Coût 6 milliards de francs pour les jets, sans compter les frais d’utilisation évalués à trois fois leur prix d’achat pour leur durée de vie, soit au total 24 milliards. Mais ce projet dispendieux est-il approprié face aux menaces de forces politiques, militaires ou criminelles qui auraient pour but de limiter la souveraineté de la Suisse, de porter atteinte à son intégrité territoriale ou aux conditions d’existence de sa population?

Aujourd’hui, les plus grands périls susceptibles de menacer notre pays ne viennent ni du ciel ni des Etats limitrophes. Dans son ouvrage «Sécurité et défense de la Suisse» (Favre, juin 2020), Pierre-Alain Fridez, expert en la matière, a analysé en détail la situation géostratégique de la Suisse ainsi que les risques pour sa sécurité. Il démontre que préparer l’armée à un conflit traditionnel contre un potentiel envahisseur est une stratégie dépassée et que la défense nationale doit être adaptée aux risques plausibles, le terrorisme et les cybermenaces. La police de l’espace aérien serait assurée par de nouveaux jets adaptés. En effet, la palette des moyens de recours à la force pour mettre hors service des infrastructures critiques civiles et militaires est bien plus susceptible à l’ère numérique d’utiliser les réseaux informatiques que des armes traditionnelles. La Suisse peut être hackée. Une flotte d’avions de combat dotés des technologies les plus avancées serait impuissante face à des actions terroristes, des cyberattaques ou des manoeuvres de déstabilisation de la population. Et que pourraient demain des avions de combat contre des attaques d’essaims de micro-drones autonomes acheminés dans des colis postaux…

Certes, la Suisse dispose d’un plan de cyberdéfense mis à jour récemment, la «Stratégie nationale de protection de la Suisse contre les cyberrisques 2018-2022». Un éventail de mesures y sont détaillées pour faire face à des cyberattaques contre les infrastructures et les données: cybersabotage, cybercriminalité, cyberespionnage et propagande. Mais il y a un risque qui n’a pas été pris suffisamment en compte ni dans sa stratégie par le Conseil fédéral ni par Pierre-Alain Fridez dans son ouvrage: la capacité de la population à repérer et déjouer les tentatives de manipulation dont elle pourrait être l’objet. La diffusion d’informations volées ou manipulées à des fins de désinformation, si elle est mentionnée en bonne place dans l’introduction de la stratégie de cyberdéfense, ne prévoit cependant pas d’action convaincante pour y faire face. Bien que la vingt-neuvième et dernière mesure ait pour objet la «sensibilisation du grand public aux cyberrisques», il n’est prévu que de renforcer les activités de communication de la Confédération «en tirant parti des capacités existantes des associations, fédérations ou autorités déjà actives dans ce domaine», sans même évoquer le rôle que le système éducatif pourrait y jouer.

Les habitudes de consommation de l’information de la majorité de la population l’ont peu à peu éloignée des médias traditionnels et enfermée dans des bulles de filtre.

On l’a vu récemment, intox et fake news peuvent faire vaciller les démocraties. Les réseaux numériques sont désormais le vecteur privilégié pour diffuser de l’information fausse ou biaisée directement à des milliers de cibles sélectionnées individuellement sur la base de leur profil d’internaute. Les communautés digitales des médias sociaux et des jeux vidéos en ligne sont des canaux idéaux pour propager des infodémies. Et parmi les méthodes innombrables pour instiller le doute et la suspicion dans une population mal préparée à les analyser, les images et documents audiovisuels, par leur pouvoir évocateur sans pareil, constituent un des moyens qui ont depuis longtemps été employés pour travestir les faits et manipuler l’opinion publique.

Le maillon faible de la politique de sécurité et de défense de la Suisse aujourd’hui, c’est la population. En effet, les habitudes de consommation de l’information de la majorité l’ont peu à peu éloignée des médias traditionnels et enfermée dans des bulles de filtre. La dernière étude sur les tendances d’usages des médias de l’institut fög de l’Université de Zurich (Annales 2019 sur la qualité des médias) met en évidence que plus d’un individu sur trois appartient désormais en Suisse au groupe des personnes sous-informées («indigents médiatiques») – près de trois sur cinq chez les jeunes adultes (16 à 29 ans).

Pour accroître les indispensables compétences à distinguer le vrai du faux et instiller le goût de l’information de qualité, il faut développer et mettre en oeuvre une véritable éducation aux médias de toute la population et l’intégrer dans la politique de sécurité et de défense de la Confédération.

(Lire mon article: «Les compétences médiatiques enjeu de sécurité nationale», 18 juillet 2016.)

Cet article a été publié le 22 septembre 2020 dans le quotidien Le Temps en ligne (letemps.ch), rubrique Opinions.


Références
> Arrêté fédéral relatif à l’acquisition de nouveaux avions de combat, Le portail du Gouvernement suisse.
> Pierre-Alain Fridez, Sécurité et défense de la Suisse – Casser les tabous, oser les solutions, Favre, juin 2020.
> Stratégie nationale de protection de la Suisse contre les cyberrisques (SNPC) 2018-2022, Unité de pilotage informatique de la Confédération, Département fédéral des finances, 2018.
> Qualität der Medien – Schweiz Suisse Svizzera, Jahrbuch 2019, fög – Forschungsinstitut Öffentlichkeit und Gesellschaft / Universität Zürich, Schwabe Verlag, Basel, 2019.
Les sites et documents ont été consultés le 21 septembre 2020.


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Le maillon faible de la politique de sécurité et de défense de la Suisse», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 21 septembre 2020, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/le-maillon-faible-de-la-politique-de-securite-et-defense-de-la-suisse


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)