Esquisse d’un concept d’éducation aux médias en vue de la réalisation des objectifs du développement durable


L’éducation en vue du développement durable (EDD) a été intégrée dans les objectifs des politiques éducatives, tant au niveau de la Confédération que de la Suisse romande (Plan d’études romand). Les technologies de l’information et de la communication sont riches d’opportunités mais aussi de menaces pour l’environnement et la biosphère. C’est pourquoi l’éducation aux médias est directement concernée par ces enjeux de société. Des relations transverses entre ces deux domaines sont recherchées. Cependant, les documents de référence qui exposent comment mettre en oeuvre l’éducation aux médias dans la perspective de l’EDD sont plutôt évasifs et fragmentaires. Quels sont les composantes et les facteurs clés qu’il faudrait prendre en considération pour élaborer ces nécessaires actions de formation?

Les technologies de l’information et de la communication (TIC) déployées à l’échelle planétaire bouleversent l’économie et l’ensemble des activités humaines. Ces technologies sont sources d’un foisonnement d’applications utiles dans la perspective du développement durable, mais font aussi peser de redoutables menaces sur la biosphère.

L’éducation aux médias et à l’information a un rôle fondamental à jouer pour donner à tout un chacun les moyens de comprendre les enjeux liés à l’utilisation des TIC pour l’environnement, de faire des choix éclairés dans la vie quotidienne et de peser sur les décisions politiques relatives aux technologies numériques.

Qu’est-ce que le développement durable?

Le développement durable (ou soutenable, sustainable development) est une conception du développement économique et social largement reconnue dont l’Organisation des Nations Unies est l’initiatrice principale. Cette expression a été utilisée pour la première fois en 1987 dans le rapport intitulé Notre avenir à tous (Our common future) de la Commission mondiale de l’environnement et du développement (CMED) présidée par Gro Harlem Brundtland. Cette notion est définie de la manière suivante: «Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion: le concept de «besoins», et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir». Le développement durable est un processus qui devrait donc assurer l’équité sociale entre les générations et à l’intérieur d’une même génération, d’une part, et tenir compte des effets de l’usage des techniques et des structures sociales sur l’environnement, d’autre part, en vue d’en minimiser l’impact, dans la perspective d’une «nouvelle ère de croissance économique».

En Suisse, le développement durable a été inscrit dans la nouvelle Constitution fédérale en 1999 (art. 2, But). Deux finalités y sont précisées: «la conservation durable des ressources naturelles» (art. 2, alinéa 4) et l’établissement d’un équilibre durable entre la nature […] et son utilisation par l’être humain (art. 73, section 4 «Environnement et aménagement du territoire»). Dès 2002, le développement durable a été défini par le Conseil fédéral comme un concept directeur transversal de la politique de la Confédération helvétique. Plus récemment, cette orientation a été réaffirmée dans la cinquième Stratégie pour le développement durable 2016-2019. Ce cadre de référence et les lignes de conduites qui y sont définies s’appuient sur l’Agenda 2030 pour le développement durable adopté par les Nations Unies lors du sommet spécial du 25 septembre 2015 en l’adaptant aux réalités de la Suisse. L’Agenda 2030 comprend 17 objectifs et 169 sous-objectifs, organisés autour de cinq principes directeurs, qui portent sur les dimensions économique, sociale et environnementale du développement durable. Le Conseil fédéral a fait sienne la définition dite Brundtland de 1987 présentée plus haut. L’objectif ultime étant de «satisfaire les besoins fondamentaux de tous les êtres humains dans des conditions équitables».

Aperçu de l’éducation au développement durable dans le système éducatif suisse

Le plan d’action du Conseil fédéral pour le développement durable (2016-2019) est décliné en neuf champs de travail dont le sixième Formation, recherche, innovation nous intéresse plus particulièrement. Son objectif est d’intégrer l’Éducation au développement durable (EDD) dans le cursus de l’école obligatoire, ainsi qu’à la formation professionnelle initiale et gymnasiale, et de permettre aux acteurs du système suisse de la formation, de la recherche et de l’innovation de «prendre conscience de l’importance du développement durable et de participer, par l’action et la réflexion, à sa réalisation». Concrètement, le plan précise que l’EDD vise à favoriser l’acquisition des compétences requises pour la protection et l’utilisation durable des ressources naturelles et de l’énergie, de sorte que les «individus soient capables de contribuer à la promotion du développement durable». Le document précise que le développement durable doit être encouragé non seulement dans l’éducation formelle, mais aussi dans l’éducation non formelle et informelle.

Les textes de référence consultés qui devraient préciser comment mettre en œuvre des aspects liés à l’éducation aux médias et au numérique dans l’éducation en vue du développement durable sont plutôt évasifs et fragmentaires

Un centre de compétences national, la fondation éducation21, a été créé en 2013 pour promouvoir l’éducation au développement durable (EDD) à l’école et dans le système éducatif suisse, en particulier à l’école obligatoire et dans le secondaire II. Cette agence spécialisée de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP), financée par la Confédération, les cantons et des ONG, propose des références, des informations et des ressources pour la mise en œuvre d’actions de formation au développement durable, ainsi que des activités de réflexion et de réseautage.

Liens entre l’éducation aux médias et à l’information et l’EDD dans les documents officiels

La fondation éducation21 a retenu dix compétences pour l’Education en vue du développement durable (EDD), qui reprend dans les grandes lignes le système de compétences clés (DeSeCo) définies par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dans le but de fournir «un cadre conceptuel pour orienter le développement à long terme des évaluations» dans le cadre du programme PISA (Programme for International Student Assessment). Une de ces compétences, la capacité à «construire des savoirs interdisciplinaires prenant en compte différentes perspectives» en se servant d’outils de manière interactive, est clairement liée à différents aspects du sous-domaine de la recherche documentaire de l’éducation aux médias et à l’information. Des compétences en lien avec le rapport aux savoirs y sont déclinées: «s’informer de manière autonome», «prendre conscience que les savoirs sont construits et influencés par la situation et le contexte socio-culturel», «questionner la qualité et l’origine des informations» et «identifier et analyser les lacunes et les incohérences des informations relatives à la soutenabilité». Ces capacités générales sont aujourd’hui souvent mentionnées comme des compétences de base associées à la littératie. On peut relever que, dans les documents de référence de la fondation, aucun lien n’est fait avec la Formation générale aux MITIC (Médias, images et technologies de l’information et de la communication) du Plan d’études romand.

Dans le Plan d’études romand (PER), la place de l’Education en vue du développement durable (EDD) est définie dans la présentation générale (chapitre Contexte), qui précise que l’EDD n’est pas considérée comme un enseignement spécifique mais «teinte l’ensemble du projet de formation [et] induit des orientations en Sciences humaines et sociales, en Sciences de la nature et en Formation générale». L’EDD est associée au développement de l’attitude citoyenne et vise à la formation de l’esprit critique et au développement de la «compétence à penser et à comprendre la complexité». Il est spécifié que sa mise en œuvre doit être envisagée de manière transversale, dans des projets interdisciplinaires. Par exemple, le plan indique que la thématique de la Formation générale «interdépendances (sociales, économiques, environnementales)» serait propice au cycle 3 à l’étude d’enjeux mondiaux en cherchant «des réponses à des questions que l’humanité entière partage et à dégager des pistes d’action». Pour se faire, un cadre général d’analyse, une liste de thèmes clés (UNESCO, 2003) et d’objets d’études sont proposés. Cependant, dans la description détaillée des objectifs pédagogiques de la Formation générale aux MITIC (FG 11, 21, 31) aucun lien n’est fait entre le développement d’habiletés dans le domaine des médias, des images et des technologies de l’information et de la communication (MITIC) et le développement durable.

Au niveau cantonal, le récent programme Éducation numérique du canton de Neuchâtel (novembre 2019) met en évidence, dans le paragraphe portant sur le développement durable (3.2.2), le rôle de l’école pour former «les futures générations à une consommation réfléchie et responsable du numérique», dans la perspective des défis posés par les enjeux climatiques. La consommation électrique des appareils connectés, grands consommateurs de ressources, est mise en évidence. Cette finalité est reprise dans un des objectifs pédagogiques spécifiques du plan d’études, la capacité à «évaluer l’impact environnemental de l’utilisation du numérique». Relevant que «d’énormes quantités d’énergie sont nécessaires pour fabriquer, alimenter les appareils et faire fonctionner les centres de données», l’importance de la question de la consommation énergétique des équipements est à nouveau mise en évidence. Il est précisé que l’école doit fournir aux élèves des «clés de lecture permettant d’évaluer l’impact environnemental des actions quotidiennes de tout un chacun dans l’usage du numérique».

Dans le canton de Genève, le département de l’instruction publique (DIP) mène depuis plusieurs années des réflexions sur l’école numérique qui l’ont amené à élaborer des documents très élaborés, notamment le Plan directeur École numérique – Enseigner et apprendre à l’ère numérique (Service écoles-médias, 2016) et L’école au service de la citoyenneté numérique, «vision» présentée en novembre 2018 par Anne Emery-Torracinta, Conseillère d’État en charge du département. Cependant, ces deux documents, à l’exception d’un renvoi à la loi genevoise sur l’instruction publique de 2016 qui mentionne «l’attachement aux objectifs du développement durable» au nombre des finalités de l’école publique, ne font qu’une seule référence explicite à la problématique du développement durable. Il est précisé au chapitre «Armer les élèves contre les risques du numérique» que le DIP, en tant qu’acteur de la transition numérique, devra tenir compte de la «dégradation environnementale induite par l’obsolescence programmée des équipements et par leur consommation d’énergie».

On peut donc constater après ce bref parcours, que les textes de référence consultés qui devraient préciser comment mettre en œuvre des aspects liés à l’éducation aux médias et au numérique dans l’éducation en vue du développement durable sont plutôt évasifs et fragmentaires.

Les difficultés pour articuler concrètement l’éducation aux médias et l’éducation en vue du développement durable dans les cursus scolaires sont sérieuses. D’abord, parce que ces deux domaines sont complexes, ensuite parce que la réflexion en la matière est balbutiante, enfin parce qu’il est pratiquement très difficile d’introduire un nouvel enseignement transversal (donc devant être assuré par l’ensemble du corps enseignant) dans des cursus de formation déjà surchargés de thématiques transverses («éducation à…»). L’enseignement des MITIC (Médias, images et technologies de l’information et de la communication) peine notablement déjà à être intégré dans les classes de Suisse romande et l’ajout d’une nouvelle matière nécessitant de tisser des relations transverses avec ce domaine fort riche paraît difficile. Par ailleurs, l’éducation en vue du développement durable se définit d’abord par ses enjeux qui sont éminemment politiques et donc susceptibles de controverses idéologiques que le cadre de l’éducation publique est peu propice à accueillir.

Alors, quels pourraient être les composantes et facteurs clés relatifs aux médias à prendre en considération dans l’élaboration d’action de formation dans le domaine de l’éducation au développement durable?

Esquisse d’un cadre conceptuel pour l’éducation aux médias en vue de la réalisation des objectifs du développement durable

Dans la société de l’information mondialisée, pour élaborer des dispositifs de sensibilisation, d’éducation ou de formation professionnelle au développement durable, il est pertinent de prendre en compte les opportunités qu’offrent les médias aussi bien que les menaces qu’ils représentent pour notre environnement de vie. Pour ce faire, nous proposons un cadre conceptuel susceptible d’orienter l’élaboration de tels programmes.

Ce concept (voir le schéma ci-dessous) vise à articuler les médias, sous toutes leurs formes, avec les effets de leurs usages (aspects sociologiques, idéologiques, technologiques, économiques, sanitaires) sur, d’une part, la biosphère et les conditions de vie des populations humaines et, d’autre part, la culture d’une société donnée, au filtre d’un cadre de référence, les 17 objectifs de l’Agenda 2030 pour le développement durable de l’ONU (que l’on retrouve représentés sous forme circulaire dans le schéma).

Média
Les moyens techniques de transmission de l’information ont des effets sur celles et ceux qui les utilisent de même que sur l’environnement. C’est pourquoi, outre le contenu et sa mise en forme, le support (appareil) et le dispositif médiatique doivent être pleinement pris en compte. C’est ainsi qu’au centre du schéma on a le MÉDIA, composé de trois éléments: le support (papier, écran), souvent aujourd’hui complété par un appareil, qui permet d’accéder à un contenu (texte, image, film, audiovisuel interactif), lequel est mis à disposition par l’intermédiaire d’un dispositif (mise en page d’un document, interface interactive) qui donne forme à l’usage (lecture, visionnement, écoute, parcours virtuel).

Par le terme «média», on entend tous les moyens d’information, de communication, de divertissement, d’influence, de réseautage, d’enseignement et d’apprentissage, d’organisation du quotidien, etc., autrement dit, non seulement les mass médias traditionnels (livres, journaux, cinéma, radio, télévision), mais aussi les dispositifs numériques de communication médiatisée (Internet, réseaux sociaux, applications de communication, agents conversationnels, dispositifs de réalité virtuelle ou augmentée, jeux informatiques, etc.) et les appareils nécessaires à leur usage.

Les médias sont liés avec l’environnement et la problématique du développement durable, d’une part parce qu’ils ont un impact direct sur l’environnement et le vivant (PLANÈTE), d’autre part parce qu’ils participent à former les représentations, les opinions et les comportements de la population (CULTURE).

Les objectifs du développement durable de l’Agenda 2030 (qui pourraient être remplacés par un autre cadre de référence), doivent bien évidemment être interprétés en fonction du lieu, de l’âge du public cible, du type de formation, etc. (CONTEXTE) pour donner lieu à l’élaboration d’actions de sensibilisation ou de formation.

Explorons quelques-uns des thèmes d’applications possibles de ce modèle. Nous mettrons l’accent sur les menaces, qui constituent autant de défis pour l’humanité, plutôt que les opportunités qui sont mieux connues, même si elles tardent encore à être mises en œuvre à large échelle.

1. Support et appareil
La transcription des informations de toutes natures sous forme numérique et leur usage partout et à tout moment, par le truchement des réseaux informatiques, ont un impact direct ou indirect sur l’environnement proche et lointain. La numérisation de tous les secteurs économiques, de l’administration, ainsi que des loisirs, l’explosion du nombre des appareils connectés en permanence, l’usage intense des réseaux et du cloud computing, l’obsolescence rapide des équipements constituent quelques-uns des facteurs majeurs de l’impact environnemental des technologies de l’information et de la communication (matériaux, énergie, pollution) tout au long du cycle de vie des équipements.

Dans le monde, il y aurait 9 milliards d’appareils connectés, dont 2 milliards de smartphones, 1 milliard d’ordinateurs, et 4 milliards d’internautes. La prolifération des appareils connectés et des infrastructures nécessaires est en expansion constante. Le corollaire, c’est l’épuisement des ressources, la consommation d’hydrocarbures et de combustible nucléaire pour produire de l’électricité, la production de montagnes de déchets et la pollution, avec en perspective la dévastation des écosystèmes à l’échelle planétaire et le réchauffement climatique. En outre, les conditions de vie de nombre de personnes qui extraient les matières premières, fabriquent les appareils et traitent les déchets à travers le monde sont souvent épouvantables.

(Lire mes articles: «Faire prendre conscience des conséquences de l’usage des écrans connectés pour l’environnement», 5 mai 2020, «La consommation de vidéo en streaming va-t-elle tuer la planète?», 2 novembre 2018, «Le numérique, espoir ou nouvelle menace pour la biosphère?», 20 août 2018, et «Éthique et TIC: l’or du Pérou», 29 juin 2015.)

L’obsolescence (technique et culturelle) est une des causes principales de la mise au rebut de monceaux d’équipements qui posent des problèmes de recyclage et de pollution. Lorsque les équipements perdent tout ou partie de leur valeur d’usage en raison de l’évolution technique (matériel ou logiciel), ou que leurs caractéristiques esthétiques ou fonctionnelles ne correspondent plus aux goûts ou idées du moment, les organisations et les individus sont poussés à s’en débarrasser pour en acquérir de nouveaux. Le design et la publicité participent grandement à créer les effets de mode qui amènent un renouvellement rapide des équipements. En outre, l’obsolescence programmée, définie selon la loi française comme l’«ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise à réduire délibérément la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement» participe à ce phénomène. Ce sont des matériels ou des logiciels conçus pour ne pas pouvoir évoluer ou être réparé, voire qui sont volontairement fragilisés pour provoquer des pannes. A ce jour, la législation suisse ne réprime toujours pas l’obsolescence programmée.

Deux autres phénomènes liés à l’exploitation des appareils numériques sont susceptibles d’être néfastes pour la santé. D’une part, l’émission de lumière par les écrans de téléviseurs, d’ordinateurs et de smartphones dont la couleur bleue est proche de celle de la lumière du jour. L’exposition de manière prolongée et répétée à la lumière bleue est susceptible d’avoir des effets néfastes pour les yeux et la santé en général, troubles ophtalmiques et troubles du sommeil notamment. En effet, la lumière bleue a un impact sur la production de mélatonine qui règle le rythme biologique circadien, soit l’alternance entre les périodes de veille et de sommeil. D’autre part, les champs électromagnétiques liés au fonctionnement des équipements de télécommunications dans l’environnement et les espaces publics, ainsi qu’à l’intérieur des habitations et des lieux de travail représentent un risque potentiel pour les êtres humains, la faune et la flore. Les risques liés à la multiplication des sources d’ondes électromagnétiques (antennes-relais, réseaux sans fil locaux, appareils connectés) doit aussi être prise en compte dans la réflexion sur l’usage des technologies de l’information et de la communication.

Thèmes clés (1): matières premières, énergie, pollution, gaz à effet de serre, cycle de vie des équipements, design, obsolescence, conditions de vie, santé.

2. Dispositif
Le développement des réseaux, la diffusion des moyens personnels de communication et la numérisation des industries culturelles, ont favorisé l’accès des foules à une information surabondante, souvent gratuite, tandis que le temps disponible n’augmentait pas. L’attention des consommateurs-trices est devenue une ressource rare que les sociétés de services cherchent à capter par tous les moyens pour pouvoir en tirer profit (publicité, vente des données personnelles collectées). Ce processus historique a rendu possible le passage d’une attention essentiellement orientée par les intérêts (recherche de contenu répondant à des attentes) à une attention dirigée par les stimuli (attraction par des effets: scintillement, signaux sonores ou visuels, montage ultra rapide). C’est ainsi que le design des systèmes de communication interactifs (design d’interaction) a pris une très grande importance dans la conception de produits et de services. C’est pourquoi il est justifié de retenir le dispositif comme une composante essentielle du concept de média, étant donné la place prise par les dispositifs médiatiques dans l’économie et la vie sociale.

Outre leur rôle dans le rapport de l’utilisateur-trice au contenu du média et à sa signification, les dispositifs médiatiques, par exemple la mise en page d’une page web, l’interface d’un jeu interactif, le système d’exploitation d’un smartphone, structurent l’expérience vécue. Ces dispositifs interactifs ont pour fonction, par des moyens extrêmement variés, de capturer et d’orienter l’attention comme on vient de le voir, mais aussi de contrôler les gestes et les conduites, ainsi que de participer à modeler les affects et les manières d’être. On prend alors conscience que les usages ne sont pas le simple résultat de choix individuels, mais en grande partie le produit d’un système.

Par exemple, les notifications visuelles ou sonores, les like, le désir de ne pas manquer un micro-événement dans le flux des réseaux sociaux amènent nombre d’utilisateurs-trices à rechercher sans fin les gratifications en boucle à base de dopamine. Ce qui a notamment pour effet de couper, ou à tout le moins de modifier, le rapport avec l’environnement dans lequel il/elle se trouve. Ces pratiques, souvent frénétiques, se déroulant partout et chaque fois que cela est possible, sollicitent grandement les réseaux de communication. Cela a des répercussions sur la consommation d’énergie nécessaire pour alimenter les antennes-relais, les serveurs et toute l’infrastructure des TIC. En outre, l’obsolescence des logiciels et des appareils personnels amène la mise au rebut prématurée des équipements qui ne permettent plus de satisfaire ce besoin de manière optimale.

Thèmes clés (2): design, attention, addiction, conditions de vie, santé (+ thèmes clés 1).

3. Contenu
Le développement de la capacité à penser par soi-même et de l’esprit critique sont au cœur de l’éducation aux médias et à l’information. Analyser les contenus médiatiques de toute nature (texte, image, film, audiovisuel interactif), interpréter les images, essayer de démêler le vrai du faux, s’interroger sur la manière dont quelque chose est portée à notre connaissance, s’interroger aussi sur ce qui nous plaît ou correspond à l’idée que l’on s’en fait sont quelques-uns des thèmes traditionnels de l’éducation aux médias. Bien entendu, l’analyse et l’interprétation du contenu ne pourra se faire sans prendre en compte sa forme (typographie, grammaire de l’image, montage, etc.) ainsi que du contexte de sa production et de sa réception.

Les moyens permettant d’influencer autrui sont innombrables. Par exemple, mobiliser des arguments, gagner la confiance, jouer sur les émotions. Les procédés enseignés par les maîtres de rhétorique restent d’actualité dans un monde où la communication se déroule toujours plus sous forme médiatisée. Cependant, les voies permettant d’exercer une influence sur l’opinion de la population se sont considérablement diversifiées et complexifiées. De la communication politique à la publicité, du chat entre amis au tweet, de l’article scientifique à la vidéo déposée sur Youtube, quel que soit le support, c’est par l’information que nous formons nos représentations, nos opinions, notre disposition d’esprit à l’égard d’autrui ou d’une chose, que nous prenons des décisions et orientons notre action.

L’étude du contenu des médias, de la communication publique des gouvernements, des formations politiques ou partisanes, des entreprises et organismes économiques dédiés à la défense d’intérêts particuliers (lobbies), des organisations non gouvernementales, relayée et commentée dans les médias sociaux et la presse mériteraient d’être étudiées avec attention de sorte à mettre en évidence les valeurs et représentations qu’elles véhiculent à l’égard des conséquences sur l’environnement et la biosphère des activités humaines. De même l’ensemble des productions des industries culturelles devraient être l’objet d’une grande attention dans la mesure où elles contribuent aussi à former les valeurs, les représentations, les attitudes et, finalement, les comportements. Dans cette optique, les images, les films, les productions audiovisuelles interactives de toute nature devraient être l’objet d’une attention particulière.

Thèmes clés (3): croyance, stéréotype, valeurs, propagande, greenwashing, désinformation (fake news), image et réalité.

Conclusion

L’éducation aux médias a un rôle fondamental à jouer pour la réalisation des objectifs du développement durable. On voit bien dès lors l’importance primordiale des connaissances et des méthodes apportées par l’éducation aux médias pour l’éducation au développement durable. Il importe de permettre à l’ensemble de la population de savoir repérer les logiques techniques, idéologiques et marchandes de tout type de contenu pour lui permettre de faire des choix éclairés et de prendre part aux débats portant sur les technologies de l’information et de la communication. Dans l’esprit du quatrième objectif de l’Agenda 2030 qui vise à «assurer l’accès de toutes et tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et à promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie».

Certains thèmes de l’Agenda 2030 de l’ONU mériteraient particulièrement d’être considérés dans la perspective des défis environnementaux auxquels l’humanité est confrontée, ce sont: la lutte contre les changements climatiques et leurs répercussions (objectif 13), la préservation et la restauration des écosystèmes terrestres (objectif 15), et l’établissement de modes de consommation et de production durables (objectif 12), ainsi que l’alimentation (objectif 2) et la santé et le bien-être (objectif 3).


Références
> Notre avenir à tous, Gro Harlem Brundtland et Mansour Khalid, Commission mondiale de l’environnement et du développement (CMED), Editions du Fleuve, Montréal, 1988.
> Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 (état le 1er janvier 2020), Chancellerie fédérale.
> Stratégie pour le développement durable 2016–2019, Conseil fédéral suisse, 27 janvier 2016.
> Organisation des Nations Unies, Transformer notre monde: le Programme de développement durable à l’horizon 2030, Résolution adoptée par l’Assemblée générale le 25 septembre 2015.
> Fondation éducation21 – Education en vue d’un Développement Durable (EDD).
> La définition et la sélection des compétences clés – Résumé (26 août 2005), Office fédéral de la statistique (OFS), Neuchâtel, 2011.
> Formation générale (FG) — MITIC – Visées prioritaires, Plan d’études romand, Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).
> Rapport du Conseil d’État au Grand Conseil à l’appui d’un projet de décret portant octroi d’un crédit d’engagement de 24’716’600 francs pour le programme Éducation numérique s’appliquant aux écoles obligatoires et postobligatoires, République et canton de Neuchâtel, 20 novembre 2019.
> L’école au service de la citoyenneté numérique – Une vision pour l’instruction publique et le système de formation genevois, Département de l’instruction publique, de la formation et de la jeunesse (DIP), novembre 2018.
> Assemblée parlementaire, Le danger potentiel des champs électromagnétiques et leur effet sur l’environnement, Rapport de la Commission de l’environnement, de l’agriculture et des questions territoriales, rapporteur: Jean HUSS, Conseil de l’Europe, Luxembourg, 2011.
> Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif?, Editions Payot et Rivages, 2014.
> Jagtar Singh, Alton Grizzle, Sin Joan Yee, and Sherri Hope Culver (Eds.). Media and Information Literacy for the Sustainable Development Goals – MILID Yearbook 2015, Goteborg, Nordicom, 2015.
Les sites et documents ont été consultés le 26 mai 2020.


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Esquisse d’un concept d’éducation aux médias en vue de la réalisation des objectifs du développement durable», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 26 mai 2020, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/esquisse-concept-education-aux-medias-en-vue-de-la-realisation-des-objectifs-du-developpement-durable


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)