Comment lutter contre la propagation virale de fausses nouvelles?

Comme la pandémie du nouveau coronavirus Covid-19, les fake news se propagent par les réseaux sociaux à toute la planète. Les images et vidéos truquées (deepfake) par leur pouvoir évocateur sans pareil constituent des instruments de persuasion inégalés. Les conséquences de l’infox peuvent être catastrophiques tant pour les individus que pour la société. Des pistes pour endiguer la désinformation sont proposées: sensibiliser la population aux méthodes de critique de l’information, créer un service régional de vérification des faits (fact checking) et développer des outils pour les professionnel-le-s de l’information.

Depuis l’annonce d’une nouvelle épidémie de coronavirus (Covid-19) en Chine au mois de janvier, on assiste à un déferlement d’infox qui se propage à l’échelle mondiale à travers les réseaux sociaux. Phénomènes de même nature, germes pathogènes et fake news se propagent de proche en proche, d’individu à individu. Ce lien, le directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’a mis en évidence en déclarant le 15 février à Munich que l’OMS ne combattait pas seulement une épidémie, mais aussi une «infodémie» de fausses informations qui sont tout aussi dangereuses que le virus. Pour freiner la propagation de rumeurs et de nouvelles mensongères pendant cette crise sanitaire, l’organisme international collabore avec les géants de l’Internet tels que Facebook, Google, Twitter, YouTube, TikTok. Mais peut-on compter seulement sur la bonne volonté de ces entreprises pour endiguer la désinformation?

La crainte pour sa santé et celle de ses proches constitue un terreau propice pour la propagation de rumeurs et de fausses informations. Les crises sont des périodes où la capacité de jugement de toute une population peut être fortement fragilisée par la peur et l’incertitude. L’internet et les médias sociaux sont le moyen idéal pour disséminer très rapidement des informations fausses ou biaisées. Les conséquences peuvent être catastrophiques tant pour les individus que pour la société: créer une panique, saper la confiance envers les autorités, inciter à des comportements à risque, désigner des populations à la vindicte populaire, favoriser les arnaques, etc. Chacun-e a la responsabilité de vérifier les messages et les documents reçus avant de les transmettre à d’autres. Mais à l’ère de l’immédiateté c’est encore une vision idéale alors que la conscience même des risques, les compétences nécessaires et les comportements adéquats en la matière sont très inégalement distribués.

Les procédés techniques de manipulation des images et des sons constituent un des moyens qui ont depuis longtemps été employés pour travestir les faits.

Parmi les véhicules de fausses nouvelles, les images, en particulier les photographies et les vidéos, par leur capacité à susciter des émotions et leur pouvoir évocateur sans pareil, contribuent fortement à imposer des représentations, des manières d’être et inciter à la réalisation d’actes. Ce que montre une photographie est spontanément perçu comme vrai, c’est la classique preuve par l’image. La croyance en la véracité des images en fait un instrument de persuasion idéal. Le choix du point de vue et du cadrage, mais surtout l’environnement direct de l’image, le commentaire qui l’accompagne ou d’autres images, influent grandement sur son interprétation. Plus que tout, le contexte de communication est déterminant. On fait naturellement confiance aux personnes que l’on connaît.

Les procédés techniques de manipulation des images et des sons constituent un des moyens qui ont depuis longtemps été employés pour travestir les faits. Exemple emblématique de réécriture de l’histoire, l’effacement des photographies officielles des dignitaires soviétiques tombés en disgrâce. Aujourd’hui, les moyens techniques de truquage sont sans commune mesure. Les logiciels de synthèse numérique permettent de fondre des images et des sons provenant de plusieurs sources dans un nouveau document qui parait authentique et de fabriquer des imitations de voix (deepfake). Par exemple, ces vidéos d’hommes et de femmes politiques tenant des propos qui n’ont jamais été prononcés. Le pouvoir de nuisance de ces vidéos est considérable. Exemple emblématique, la «marionnette» virtuelle de l’ex-président Obama prononçant des discours à la demande développée à l’Université du Washington. Concrètement, l’image de synthèse animée du bas du visage de l’ancien président est «greffée» sur des films vidéo existants. L’effet est saisissant. On peut imaginer le pouvoir de déstabilisation en Suisse si des «marionnettes» synthétiques de nos conseillères et conseillers fédéraux venaient à proliférer sur les médias sociaux. Cocasse. Aujourd’hui oui, mais demain? Des logiciels accessibles à tout le monde ont démocratisé la manipulation de documents visuels et sonores. Un simple smartphone peut suffire. Le potentiel nocif de ces faux souvent grossiers («cheap fake») n’en est pas moins grand dans un contexte de flux continu de messages qui favorise le grignotage de l’information (news snacking) et le partage immédiat sans réflexion.

Alors que faire pour enrayer la propagation de fake news à l’échelle de notre région? Il faudrait rapidement développer et soutenir des moyens d’action en Suisse romande dans les trois directions suivantes:

1. Sensibilisation de la population aux méthodes de critique de l’information
Aujourd’hui, tout un chacun a besoin de connaître le b.a-ba de la vérification des sources et du décryptage de l’information. Pour atteindre cet objectif, il faut développer et mettre en oeuvre des dispositifs de formation innovants d’éducation aux médias et à l’image permettant à tous et à toutes d’acquérir les bases des traditionnelles méthodes de critique de l’information, à l’école et tout au long de la vie. L’école dispose d’un tel programme éducatif dans le Plan d’étude romand mais peine cependant à le réaliser (à noter que Genève a mis au programme du Cycle d’orientation un cours de critique de l’information il y a 50 ans déjà).

(Lire mon article: «Un demi-siècle de pédagogie des médias à Genève», 6 janvier 2017.)

2. Création d’un service régional de vérification des faits
Des plateformes de fact checking existent depuis plusieurs années à l’étranger: Les Décodeurs du quotidien Le Monde, Factuel de l’Agence France presse (AFP), pour ne citer que les plus connus. Une grande partie des fausses nouvelles sont en lien avec le contexte local (faits, événements, personnalités). C’est de cette proximité avec la population que la désinformation tire son pouvoir de nuisance. C’est pourquoi il serait pertinent de créer en Suisse romande un service de vérification des faits (fact checking) alimenté par les médias de la région. La plateforme Faky de la RTBF collecte les résultats de plusieurs médias et s’appuie sur des applications d’analyse automatique du langage et de fiabilité. Cette plateforme constitue un modèle très intéressant dans l’optique de la création d’un service régional qui fédérerait les productions de plusieurs rédactions. Il est en effet nécessaire de pouvoir fournir à la population locale, via des services pérennes, des avertissements et conseils sur les cas d’infox qui la concerne directement.

Par ailleurs, un système de label de qualité permettrait aux journalistes et à d’autres professionnel-le-s de l’information de renseigner le public sur les propriétés et les qualités objectives de documents d’information diffusés. De tels outils existent et sont déjà utilisés. Il s’agit donc de développer leur usage et de les faire connaître à la population. Un projet de recherche est actuellement mené pour développer un tel système de label pour les médias romands (Traceable Original Journalistic Content – TOJC) dans le cadre du consortium suisse Initiative for Media Innovation (IMI) qui associe des partenaires académiques et des entreprises médiatiques des secteurs publics et privés.

3. Développement d’outils de fact checking pour les professionnel-le-s de l’information
Pour faire face à l’envahissement de moyens de désinformation toujours plus difficiles à déjouer, il faut développer des applications numériques permettant aux journalistes et à d’autres professionnel-le-s de l’information de faciliter l’évaluation de la qualité des informations et la fiabilité de leurs sources, ainsi que de surveiller la propagation des fausses nouvelles dans les réseaux sociaux. Un logiciel permettant de cartographier les influences cachées qui résultent de la concentration des médias est en développement dans un laboratoire de l’EPFL (Mapping the News Landscape – The Influence of Ownership on Media Coverage).

La terrible crise sanitaire et sociale causée par la pandémie du Covid-19 ainsi que la prise de conscience du monde politique helvétique de la nécessité d’investir pour soutenir les médias qui sont en grande difficulté est un moment propice pour réfléchir aux moyens de lutter contre les infodémies.


Services de vérification des faits (fact checking)
FRANCE
Factuel, Le fact-checking de l’AFP (Consulter)
Les Décodeurs, Le Monde (Consulter)
Checknews, Libération (Consulter)
Fake Off, 20 Minutes France (Consulter)
Vrai ou fake, Franceinfo (Consulter)
A vrai dire, rubrique de TV5 monde (Consulter)
Les Observateurs, France 24 (Consulter)
Désintox, rubrique de l’émission 28 Minutes, Arte (Consulter)
Data Science versus Fake (Consulter)
BELGIQUE
Faky, RTBF (Consulter)
Hoax-Net (Consulter)
CANADA
Décrypteurs, Radio-Canada (Consulter)
USA
FactCheck.org, Annenberg Public Policy Center of the University of Pennsylvania (Consulter)
Politifact (Consulter)


Références
> Conférence sur la sécurité Munich, Discours du Directeur général de l’OMS (Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus), Organisation mondiale de la santé (OMS), 15 février 2020.
> Supasorn Suwajanakorn, Steven M. Seitz, Ira Kemelmacher-Shlizerman, Synthesizing Obama: Learning Lip Sync from Audio – Siggraph 2017, Graphics and Imaging Laboratory of the University of Washington.
> Faky, RTBF.
> Traceable Original Journalistic Content (TOJC), Initiative for Media Innovation (IMI).
> Mapping the News Landscape – The Influence of Ownership on Media Coverage, EPFL.
> Desinfox-Desintox échanges publics, Wiki 3DD – Espace de concertation, Département de l’aménagement, du logement et de l’énergie (DALE), Ville de Genève, 7 février 2019. (Consulter)
Les sites et documents ont été consultés le 1er avril 2020.


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Comment lutter contre la propagation virale de fausses nouvelles?», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 1er avril 2020, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/comment-lutter-contre-la-propagation-virale-de-fausses-nouvelles


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)