Le mouvement associatif, vecteur potentiel de sensibilisation aux usages des médias?

Pour les associations la circulation d’informations entre leurs membres et la publicité de leurs activités sont essentielles. La communication numérique est riche de possibilités mais aussi de risques. Le mouvement associatif est un vecteur potentiel de sensibilisation aux usages des médias qui n’a été que très peu exploré en Suisse. Les enjeux éthiques et sociaux du numérique devraient être intégré dans la vie des associations et la promotion des comportements respectueux de l’identité numérique faire partie intégrante de leurs valeurs.

Les compétences numériques et médiatiques sont très mal réparties parmi la population suisse. L’égalité des chances et la participation de tous et toutes est pourtant un des quatre objectifs principaux de la stratégie «Suisse numérique» du Conseil fédéral qui, dès 1998, préconisait la formation de toute la population au numérique dans son plan «Stratégie pour une société de l’information en Suisse».

De nombreux organismes de la société civile mènent des actions de sensibilisation et offrent l’accès à des ressources et des opportunités de formation qui visent à favoriser le développement de compétences médiatiques. Cependant, d’après les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS) et d’autres sources de référence, la fracture numérique des usages ne se réduit pas. Selon la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA), 1,5 million de personnes entre 16 et 65 ans ne possédaient que peu ou pas du tout de compétences numériques (300’000 en Suisse romande). 20% de la population adulte serait donc en situation d’illectronisme. Les plans initiés par la Confédération, l’école et les nombreuses initiatives issues de la société civile n’ont pas permis de résoudre ce problème.

L’utilisation intense et souvent irréfléchie d’appareils connectés en permanence aux médias sociaux ainsi qu’à de multiples services qui se renouvellent sans cesse ont considérablement aggravé les conséquences négatives du manque de savoirs et de compétences numériques de la population.

Une voie qui permettrait de toucher une grande partie de la population suisse n’a pas été explorée jusqu’ici: les associations.

Les associations vecteur potentiel de sensibilisation aux médias et à l’information

Près de la moitié de la population suisse adulte (46%) participe de manière active à des activités associatives, de sociétés, de clubs, de partis politiques ou d’autres groupes (Office fédéral de la statistique, 2018). Les membres passifs de ces structures associatives sont en outre 13%. Les domaines de participation et d’engagement dans des associations concernent tous les domaines de la société: social, politique, santé, sciences, sport, éducation, culture, environnement, confessionnel, etc.

Selon l’étude réalisée en 2020 par l’Observatoire du bénévolat de la Société suisse d’utilité publique (SSUP), 39% de la population âgée de 15 ans et plus est engagée bénévolement pour l’intérêt général. Le bénévolat implique que l’engagement ne soit pas rémunéré, ni orienté vers la production de biens et de services marchands. On peut distinguer les activités bénévoles formelles, qui se déroulent dans le cadre d’une association ou organisation, des activités bénévoles informelles qui ont lieu hors d’un organisme (par exemple l’aide apportée à des proches).

Les associations, quels que soient leurs domaines d’activités et leurs buts, devraient avoir une politique relative à l’utilisation des outils et médias numériques

L’implication dans des activités associatives est une manifestation saillante d’intégration sociale. Par leur participation à des activités extrêmement diversifiées, reflétant leurs aspirations, les membres de groupes et d’associations contribuent de multiples façons à l’organisation de leur cadre de vie. Nombre de personnes engagées dans des activités associatives appartiennent à plusieurs groupes et entretiennent des liens forts avec leurs membres. C’est pourquoi ces personnes et les organisations auxquelles elles appartiennent devraient être l’objet d’une particulière attention de la part des organismes qui visent à favoriser le développement des compétences numériques et médiatiques de la population. En raison de la qualité des liens tissés entre les membres de ces groupes, on peut s’attendre à voir se développer la prise de conscience et l’acquisition de compétences de proche en proche à travers le réseau de leurs membres. Les associations paraissent donc un contexte social particulièrement favorable au développement de la formation par les pairs et ses effets multiplicateurs.

La communication est un besoin essentiel des associations

Tout groupe de personnes réunies pour atteindre un but, défendre des intérêts communs, partager un goût pour une activité, etc. a besoin de moyens permettant à ses membres d’échanger des informations les uns avec les autres, de faire connaître ses activités et de communiquer avec les autorités ainsi que d’autres parties prenantes. Pour pouvoir réaliser ses activités et assurer son développement, l’association doit gérer la liste de ses membres et communiquer avec eux, coordonner les activités collectives, produire des contenus de toute nature sur des supports variés et les diffuser au moyen de différents médias et archiver l’ensemble de ces données.

Aujourd’hui, les associations s’appuieront naturellement sur des outils et médias numériques pour assurer leur communication tant interne qu’externe. L’usage de services de messagerie (courriel, texto), d’applications de messageries instantanées (Whatsapp), de plateformes de médias sociaux (Facebook, Instagram, Youtube) sont utilisées couramment par une grande partie de la population. Ses membres se tourneront spontanément vers les applications qu’ils/elles utilisent quotidiennement dans la sphère privée pour assurer la vie de leur association. Cependant, une proportion importante des personnes qui utilisent des applications numériques au quotidien ne disposent pas de connaissances suffisantes pour utiliser ces moyens de communication avec discernement. Par ailleurs, des applications informatiques spécifiques dont l’usage est peu répandu hors des milieux professionnels seront très utiles pour faciliter la coopération entre les membres de l’association (plateformes de travail collaboratif) ainsi que pour faire connaître les activités de l’association (site web, newsletter). Ces outils, ainsi que les logiciels de bureautique, nécessitent des savoir-faire supplémentaires.

C’est pourquoi, les associations, quels que soient leurs domaines d’activités et leurs buts, devraient avoir une politique relative à l’utilisation des outils et médias numériques par leurs membres, comprenant une réflexion et des conseils sur les risques inhérents à leur usage.

Le potentiel peu exploité du mouvement associatif pour l’inclusion numérique

Nous n’avons pas connaissance d’initiative d’envergure de développement des compétences numériques et médiatiques qui portent spécifiquement sur les associations et leurs membres en Suisse romande.

Certes, des organismes proposent des renseignements, des offres de formation ainsi que des services spécifiquement destinés aux personnes qui exercent des responsabilités dans les associations, telles que les membres du comité ou les personnes chargées de la communication. Mais les organismes que nous avons identifiés ne mentionnent pas la problématique des compétences numériques et médiatiques en général, ni les compétences clés (compétences de base), comme un objectif de leur action.

L’association Bénévolat Romandie a pour objectifs de favoriser le développement du bénévolat et des échanges entre les associations ainsi que les centres d’études consacré à celui-ci. A ce titre, cet organisme propose par le truchement de ses cinq associations régionales (Fribourg, Jura, Neuchâtel, Valais, Vaud) des formations «qui visent à développer les compétences des bénévoles, ainsi que des formations utiles sur le plan organisationnel pour une association ou fondation». Parmi les six offres de formation portant sur la communication médiatique de ces associations, nous avons repéré qu’un cours (proposé par Bénévolat-Vaud) qui énonce dans ses objectifs la question de la sécurité des données en lien avec l’usage d’outils collaboratifs et de visioconférence («Zoom, Slack, Meet: quel outil collaboratif pour votre association?»).

Le groupe Migros a créé un organisme, intitulé Vitamine B, qui a pour but de soutenir les comités d’associations dans leur travail en mettant à leur disposition des informations, des conseils et une offre de formation. La plateforme de ce centre de compétences précise que «ce soutien est destiné avant tout à la Suisse alémanique car il existe déjà de nombreuses offres de qualité en Suisse romande». C’est le catalogue de formation de l’association Bénévolat-Vaud qui est proposé par un lien vers son site. La question de la sécurité des données des membres des associations est évoquée dans plusieurs pages et documents du site de Vitamine B, l’utilisation de photographies sur Facebook donnant lieu à des conseils spécifiques. Cependant, comme indiqué précédemment, cet organisme ne propose pas d’offre de développement des compétences numériques et médiatiques destinée à l’ensemble des membres d’une association.

Ce constat est confirmé par les informations publiées sur le site de la Société suisse d’utilité publique (SSUP), dont la promotion de la cohésion sociale et du bénévolat sont les deux axes thématiques fondamentaux. Au cours des deux dernières années la SSUP a organisé dix ateliers réunissant des experts de toutes les régions et secteurs de la société en Suisse afin «d’identifier les plus grands défis futurs pour la cohésion sociale et d’explorer des approches innovantes pour les résoudre». Une des idées qui est ressortie des travaux est la «promotion des outils numériques pour la cohésion sociale». Cependant, si la Société suisse d’utilité publique a consacré des réflexions aux conséquences de l’usage de l’Internet et des réseaux sociaux pour l’engagement bénévole et la cohésion sociale, nous n’avons pas trouvé trace sur son site d’informations concernant le développement des connaissances et des compétences numériques et médiatiques de la population.

Une nécessaire réflexion à mener avec les associations

On le voit après ce tour d’horizon, une réflexion sur les connaissances et les compétences médiatiques à développer dans le cadre des associations en lien avec la numérisation de la société, ainsi que des moyens et méthodes à privilégier pour les étendre, devrait être menée dans les organismes qui mettent le mouvement associatif au coeur de leur projet. Les collectivités territoriales, les associations de communes en particulier, devraient aussi être sollicitées dans la réflexion et la mise à disposition des conseils et des ressources qui permettront d’intégrer les enjeux éthiques et sociaux du numérique dans la vie des associations.

Sans présager des résultats de ces réflexions, il nous paraît que la sécurité, en particulier la protection de l’identité numérique de leurs membres et de toutes les personnes en contact avec l’association, devrait être un objectif cardinal des actions de sensibilisation et de formation. En effet, l’ensemble des informations qui transitent par les réseaux numériques, ainsi que les traces captées par les applications et services utilisés (listes de contacts, géolocalisation, parcours de recherche, documents consultés, etc.) peuvent avoir des conséquences néfastes dans l’existence des individus. Rappelons que l’identité numérique d’une personne est constituée par l’ensemble de ces renseignements, fournis volontairement ou non, lesquels participent à son identité globale.

La conscience des risques des informations fournies volontairement ou non, sur soi, ses proches et sur des tiers, lors de l’usage des appareils connectés est une nécessité absolue pour chacun et chacune. Dans ce contexte, la protection de l’identité numérique est une valeur fondamentale de la société de l’information. La promotion des comportements respectueux de l’identité numérique devrait faire partie intégrante des valeurs de toute association.


Références
> Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) et Office fédéral de la communication (OFCOM), Stratégie «Suisse numérique», avril 2016.
> Office fédéral de la statistique (OFS), Participation à une association ou un groupe (2018), 2020.
> Markus Lamprecht, Adrian Fischer, Hanspeter Stamm, Observatoire du bénévolat en Suisse 2020, Société suisse d’utilité publique (SSUP), Seismo, 2020.
> Bénévolat Romandie.
> Bénévolat-Vaud, Zoom, Slack, Meet: quel outil collaboratif pour votre association? (cours), 2021.
> Fédération des coopératives Migros, vitamineB.
> Société suisse d’utilité publique (SSUP), Les ateliers débouchent sur des idées novatrices, Newsletter 02 / Juillet 2021.
Les sites et documents ont été consultés le 27 juillet 2021


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Le mouvement associatif, vecteur potentiel de sensibilisation aux usages des médias?», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 27 juillet 2021, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/le-mouvement-associatif-vecteur-potentiel-de-sensibilisation-aux-usages-des-medias


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Education numérique | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)