Toute la population devrait disposer de connaissances et de compétences médiatiques solides. C’est la mission de l’éducation aux médias et à l’information de diffuser ces savoirs. Mais on en est loin. Les acteurs politiques, les journalistes et la société civile ont besoin d’informations complètes et fiables sur les politiques publiques en la matière. Ces renseignements manquent aujourd’hui. La création d’un observatoire de l’éducation aux médias indépendant est nécessaire.
La place croissante prise par les outils de l’IA dans la vie quotidienne des enfants et des adolescent-e-s apparaît comme un nouvel enjeu éducatif majeur. Les applications d’IA générative (moteur de recherche, chatbot) sont déjà parmi les sources d’information les plus sollicitées par les jeunes d’âge scolaire. Cependant, tant chez les enfants que chez les adultes la compréhension des opportunités et des risques liés à l’utilisation de l’IA fait largement défaut.
Comme je l’ai mis en évidence dans un précédent article, un nouveau paradigme informationnel émerge de la personnalisation algorithmique des contenus et de l’essor des médias synthétiques. L’éducation aux médias doit être repensée.
Mon article: «Les médias synthétiques, nouveau défi pour l’éducation aux médias et à l’information»
L’éducation aux médias et à l’information est à un tournant
Le contexte de production, de diffusion et de réception de l’information est aujourd’hui totalement bouleversé. Les usages des médias sociaux et des applications de l’intelligence artificielle (IA) reconfigurent rapidement et totalement l’écosystème informationnel de nos sociétés. La pérennité même des mass médias est menacée par les médias sociaux et les médias synthétiques.
Il vaut la peine de rappeler que l’éducation aux médias et à l’information vise à développer les dispositions, les connaissances et les compétences des individus pour leur permettre d’utiliser avec discernement les médias de manière critique et créative tant dans la vie quotidienne que professionnelle, dès le plus jeune âge et tout au long de la vie. L’étude de la communication médiatisée en constitue le socle. L’éducation aux médias et à l’information vise à promouvoir une compréhension critique des enjeux de la production et de la circulation de l’information, des dispositifs de communication, de leurs usages, des contenus véhiculés, ainsi que de leurs effets avérés ou possibles.
Les acteurs politiques, les professionnel-le-s de l’information et la société civile dans son ensemble ont besoin d’informations fiables et aussi complète que possible sur l’évolution du paysage informationnel ainsi que sur les politiques publiques en matière d’éducation aux médias et de leurs résultats.
Après les médias sociaux, les applications de l’IA générative représentent un nouveau défi pour l’éducation aux médias et à l’information. Cependant, l’éducation pratique aux médias sociaux dans les écoles n’a pas même commencé (utilisation de médias sociaux en classe par tous les élèves). Il y a peu de chances que cela advienne, car après l’interdiction de principe des téléphones portables des élèves dans les écoles de Suisse romande, l’idée maintenant est d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Pourtant, selon l’enquête JAMES 2024, à l’âge de 12-13 ans, la moitié des enfants en Suisse (48%) utilisent déjà des réseaux sociaux tous les jours ou plusieurs fois par semaine pour s’informer.
Mon article: «Enfants et réseaux sociaux: leurs droits, la régulation, les alternatives»
Pourtant, la majorité de la population suisse (83%) est favorable à l’introduction d’un âge minimal pour accéder aux plateformes de réseaux sociaux révèle un récent sondage. Selon celui-ci, les adolescent-e-s seraient, paradoxalement, quatre sur cinq à partager cette opinion. Dans le même temps, la plupart des enfants sont dotés de plus en plus tôt d’appareils connectés par leurs parents.
De nombreuses initiatives pédagogiques portent sur la vérification des sources, l’analyse des images pour débusquer les fake news et les deepfakes et à comprendre le rôle des médias traditionnels et des journalistes. Nombreux aussi sont les appels des autorités, des milieux de la recherche et de nombreux acteurs de la société civile qui rappellent la nécessité de développer l’esprit critique des jeunes pour faire face à la désinformation. Mais ces initiatives ne touchent pas toute la population visée également et peinent souvent à se réaliser.
Le besoin de «littératie visuelle» perdure
Prenons un exemple, l’image. Culture visuelle, maîtrise des codes visuels (et sonores) et compréhension du rôle des images dans la communication constituent une base essentielle pour s’informer et communiquer dans notre société médiatique. Les jeunes, mais pas seulement, sont exposés à des flux continus de vidéos et d’images de toute nature. Où en sont les actions éducatives qui visent au développement de la «littératie visuelle» aujourd’hui?
Une récente tribune publiée dans Le Temps (Jan Blanc, Voulons-nous laisser nos enfants seuls face aux images?) met en évidence les insuffisances de l’éducation aux images. Après avoir rappelé qu’«en Suisse romande, l’éducation aux médias figure bien dans les plans d’études, notamment à travers l’éducation numérique, mais reste souvent dispersée et inégale», il précise que «l’analyse des images – leur construction, leur rhétorique, leur efficacité – y demeure marginale et repose fréquemment sur des enseignants qui n’ont pas reçu de formation spécifique dans ce domaine». Le professeur d’histoire de l’art moderne à l’Université de Lausanne relève que «les élèves évoluent ainsi dans un univers visuel omniprésent sans en maîtriser les codes, au moment même où ces images jouent un rôle décisif dans la formation des opinions».
Dans un précédent article j’écrivais que l’éducation à l’image est un enjeu de citoyenneté à l’ère des médias sociaux et de l’IA, en rappelant justement que les images sont le vecteur privilégié d’infox. Mais je mettais aussi en évidence une autre dimension essentielle de l’usage des images dans les réseaux numériques, la dimension conversationnelle dont les jeunes sont si friands. Avec la banalisation des usages conversationnels de l’image, les formes visuelles sont devenues un embrayeur des conversations comme l’a mis en évidence André Gunthert. Par la reprise d’un motif thématique décliné et déformé de manière souvent parodique, les mèmes sont l’exemple emblématique de cette conversation généralisée sur l’Internet.
Le besoin manifeste d’information des acteurs politiques et de la population
Un récent échange de courriels avec un député au Conseil national, très irrité par ma tribune consacrée à l’interdiction des réseaux sociaux parue dans Le Courrier du 16 mars 2026, rappelle la nécessité que les acteurs politiques et la population disposent de connaissances sur les fondamentaux de l’éducation aux médias et sur un ensemble d’aspects qui leur sont liés, comme ici les droits des enfants. Ces droits sont un point capital du débat sur les interdictions.
Ma tribune: «Eduquer plutôt qu’interdire», Le Courrier, 17 mars 2026
L’interdiction de principe des smartphones dans les établissements scolaires de Suisse romande témoigne de l’échec de la mission de l’école publique en la matière, qui n’étant pas en mesure de les intégrer et d’en tirer parti de quelque manière, les bannit. Les dérogations prévues par les autorités scolaires sont destinées à un nombre limité d’élèves et ne peuvent répondre ni aux besoins des jeunes et de leur parents, ni au projet éducatif pourtant spécifié dans le Plan d’études romand.
Dans mon article très mesuré, s’appuyant sur la récente prise de position de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ), je rappelais que les besoins et les intérêts des enfants devraient être davantage pris en considération et que l’interdiction générale de principe des smartphones n’était pas un bon signal pour les droits des enfants dans l’espace numérique.
En effet, la commission estime qu’un «renforcement des compétences en matière d’utilisation des médias sociaux et des smartphones ainsi qu’en matière d’autorégulation est nécessaire». En ce qui concerne les activités en ligne, la CFEJ considère que l’opinion des enfants et des jeunes doit être prise en compte. Au lieu d’interdictions générales, la commission fédérale plaide pour que des règles soient élaborées de manière participative avec les enfants, pour le développement de leurs compétences médiatiques et pour que leur droit à rechercher de l’information soit respecté. La CFEJ observe qu’il incombe à l’Etat de «protéger ces droits et de garantir aux enfants un accès adapté à leur âge, sûr et inclusif aux médias numériques, et donc également aux médias sociaux». La commission insiste pour que des actions éducatives soient proposées aux enfants pour se familiariser de manière créative à l’utilisation des médias sociaux et renforcer leurs capacités critiques.
On peut constater chaque jour dans les médias que cette vision s’appuyant sur des principes de droit international que la Suisse a pourtant soutenus est largement méconnue.
Quelles sont les compétences médiatiques acquises à la fin de la scolarité obligatoire?
Osons une question. Quelles sont les connaissances et compétences acquises par les élèves en matière de capacité critique dans l’utilisation des médias? On ne la sait pas. L’école publique ne communique pas de statistiques sur les résultats de cet enseignement. Il existe de nombreuses études de grande qualité sur les usages et les représentations des enfants et des adolescent-e-s, mais pas à ma connaissance sur les connaissances et les compétences médiatiques acquises à la fin de la scolarité.
Il faut savoir que cela fait maintenant 16 ans que le Plan d’études romand (PER) a été adopté par les Directeurs cantonaux de l’instruction publique des cantons de Suisse occidentale (mai 2010). Ce programme scolaire commun aux sept cantons de l’Espace romand de la formation comportait un domaine de formation générale aux MITIC (Médias, images et technologies de l’information et de la communication). Il prévoyait que cet enseignement, introduit progressivement à partir de 2011, serait dispensé en situation, dans toutes les classes et toutes les disciplines, tout au long de la scolarité obligatoire. Dès 2022, la formation aux MITIC est intégrée dans le domaine disciplinaire d’Education numérique du PER révisé.
Dans un contexte de désinformation et de cyberguerre, les capacités des citoyens et des citoyennes à sélectionner des sources de nouvelles sûres et à analyser les informations qui leurs parviennent sont un enjeu crucial aujourd’hui pour notre société. Toute la population est concernée, pas seulement les jeunes.
Une récente étude de l’institut Politools commanditée par l’Office fédéral de la communication (OFCOM) révèle que les Suisses et les Suissesses manquent cruellement de connaissances en matière de médias. Nombreuses sont les personnes qui ne parviennent pas à distinguer un fait d’un commentaire ou d’une publicité.
Mon article: «Première évaluation des compétences médias de la population suisse»
L’évaluation des connaissances et des compétences médias ainsi que des comportements dans le cyberespace est essentielle pour piloter les politiques éducatives et de formation, ainsi que pour définir les besoins de la société.
C’est pourquoi il serait souhaitable de répéter régulièrement cette enquête et de multiplier de telles investigations auprès de populations spécifiques. En particulier des jeunes au sortir de la scolarité obligatoire, pour mesurer les effets des politiques éducatives des cantons en matière d’éducation aux médias numériques.
Un observatoire de l’éducation aux médias indépendant est nécessaire
A travers les exemples que j’ai présenté on comprend la nécessité de créer un observatoire et laboratoire d’idées indépendant (think tank) pour accompagner les politiques de développement des compétences média de toute la population.
Dans mon article «Un think tank pour l’éducation aux médias et à l’information» (février 2021), j’écrivais: L’éducation aux médias et à l’information de toute la population est devenue un enjeu stratégique pour le devenir de notre société. Par ailleurs, le champ de la discipline doit être étendu à de nouveaux domaines. Les résultats des politiques publiques en la matière sont insuffisants et il n’existe pas d’organisation susceptible d’exercer une influence déterminante sur le débat publique en Suisse. Pour faire face à ces défis, la création d’un observatoire et laboratoire d’idées est nécessaire. Cet organisme indépendant consacré à l’éducation aux médias aurait pour but de mener des études prospectives, d’analyser les politiques publiques et leurs résultats, de formuler des propositions de réformes, ainsi que fournir des informations de qualité aux acteurs politiques et à la population.
Cinq ans plus tard ce besoin me paraît toujours aussi pressant.
Références
> Külling-Knecht, C., Waller, G., Willemse, I., Deda-Bröchin, S., Suter, L., Streule, P., Settegrana, N., Jochim, M., Bernath, J., & Süss, D., JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse, Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften (ZHAW), Zürich, 2024.
> Keystone-ATS, Plus de 80% des Suisses pour un âge limite pour les réseaux sociaux, 13 janvier 2026, swissinfo.ch.
> Jan Blanc, Voulons-nous laisser nos enfants seuls face aux images?, Le Temps, 16 avril 2026.
> Jean-Claude Domenjoz, L’éducation à l’image, enjeu de citoyenneté à l’ère des médias sociaux et de l’IA, Education aux médias et à l’information [en ligne], 15 juillet 2025.
> Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ), Interdire les médias sociaux? Une solution apparemment simple à un problème complexe, novembre 2025.
> Conférence intercantonale de l’instruction publique et de la culture de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), Formation générale MITIC (cycle 3), 2010.
> Jean-Claude Domenjoz, Un think tank pour l’éducation aux médias et à l’information, Education aux médias et à l’information [en ligne], 2 février 2021.
Les sites et documents ont été consultés le 30 avril 2026
Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Voici pourquoi un observatoire de l’éducation aux médias est nécessaire», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 30 avril 2026, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/voici-pourquoi-un-observatoire-de-l-education-aux-medias-est-necessaire
Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch