L’IA dans l’enseignement de la culture générale en formation professionnelle initiale

La formation professionnelle initiale occupe une place très importante dans le système éducatif suisse. Le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) a édicté son nouveau plan d’études cadre de culture générale récemment. Quelle est la place de l’intelligence artificielle dans ce projet? Et subséquemment, celle de l’IA dans le développement des compétences médiatiques?

L’intelligence artificielle est une mégatendance technologique qui transforme à grande vitesse le monde du travail et par conséquent les exigences posées à la formation professionnelle initiale de la plupart des métiers. Dans le même temps, l’IA bouleverse la production et la diffusion de l’information, ainsi que la construction des savoirs.

Le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) qui est en charge de la politique en matière de formation professionnelle et continue en Suisse a engagé toute une réflexion sur les moyens d’exploiter au mieux les potentialités de l’IA dans ce domaine. Parmi ses missions, le SEFRI a la charge d’examiner les plans de formation élaborés par les organisations du monde du travail (OrTra) et d’élaborer les dispositions qui concernent des domaines transversaux de la formation professionnelle initiale, parmi lesquels l’enseignement de la culture générale occupe une place essentielle.

Au vu de la complexité du domaine de la formation professionnelle en Suisse, il est très difficile d’avoir une vue globale de la manière dont l’intelligence artificielle est prise en compte aujourd’hui dans la formation initiale des nombreuses professions dont les diplômes sont reconnus. Dans le système dual suisse de formation professionnelle, une partie de l’apprentissage est réalisée sur le lieu de travail, l’autre dans le cadre de l’école professionnelle qui porte plutôt sur les aspects théoriques du métier. La culture générale est une composante obligatoire du tronc commun de toutes les formations professionnelles initiales qui mènent au Certificat fédéral de capacité (CFC) et à l’Attestation fédérale de formation professionnelle (AFP). C’est donc un excellent moyen d’appréhender comment le développement de la construction d’une culture informationnelle se poursuit après la scolarité obligatoire (Plan d’études romand, Lehrplan 21).

Quelle est alors la place de l’intelligence artificielle dans l’enseignement de la culture générale en formation professionnelle initiale?

Le plan d’études cadre de culture générale

La publication du Plan d’études cadre concernant la culture générale dans la formation professionnelle initiale, édicté par le SEFRI le 9 avril 2025, a retenu mon attention. En effet, ce document constitue une excellente entrée pour examiner comment l’IA est abordée dans la formation professionnelle initiale et subséquemment si et comment les connaissances et compétences d’éducation aux médias et à l’information y sont abordées après la scolarité obligatoire. Il remplace le précédent plan d’études cadre de 2006.

Ce document est la base pédagogique et réglementaire sur laquelle repose tout l’édifice riche et varié de la formation professionnelle initiale en Suisse. Ce plan d’études cadre (PEC) défini les prescriptions minimales de l’enseignement de culture générale dispensé dans le cadre des formations professionnelles initiales de deux, trois et quatre ans (Ordonnance sur la formation professionnelle du 19 novembre 2003). Comme son nom l’indique, ce document de référence sert à conduire la mise sur pied de l’enseignement de la culture générale dans les écoles professionnelles ainsi que les procédures de qualification (évaluation) relatives au domaine «culture générale». C’est un instrument de pilotage qui s’adresse aux cantons, aux écoles professionnelles et aux enseignant-e-s qui conçoivent les plans d’études école. Les cantons ont en effet pour mission d’élaborer et de mettre sur pied les cours de formation professionnelle initiale qui y sont dispensés.

Le programme de culture générale défini dans ce plan cadre comprend deux grands domaines d’apprentissage: «Langue et communication» et «Société». Dans ce contexte, la culture générale a notamment pour objectifs le développement d’une pensée critique et analytique, de compétences communicatives, ainsi que de compétences numériques, dans l’optique d’une formation personnelle qui prend en compte la transformation numérique de la société et qui se poursuit tout au long de la vie. L’acquisition de connaissances factuelles, conceptuelles et procédurales se réalise dans le cadre d’une pédagogie active, définie comme «constructiviste modérée». Le développement des savoirs et des compétences est envisagé comme un «curriculum en spirale» qui conçoit que le renforcement et l’élargissement continu des connaissances se réalise pendant toute la durée de la formation (de 3 à 4 ans pour un CFC, 2 ans pour une AFP). Les thèmes traités sont définis dans le plan d’études des écoles (placées sous la tutelle des cantons) en fonction du contexte régional et doivent se rapporter à la «réalité personnelle, professionnelle et sociale des personnes en formation».

Il est donc demandé au corps enseignant de mettre en œuvre des dispositifs pédagogiques où la personne en formation est l’acteur principal de ses apprentissages, laquelle développe ses connaissances et ses compétences par l’action, l’expérimentation et l’interaction sociale, de manière récursive, dans un environnement où les technologies numériques et les médias ont une grande importance.

Place de l’intelligence artificielle dans le plan d’études cadre

L’IA occupe une place importante dans le plan d’études cadre, bien que limitée à certains domaines ou problématiques.

L’intelligence artificielle est envisagée comme un phénomène lié à la transformation technologique et numérique de la société. Les applications de l’IA sont tout d’abord envisagées comme un média dont les contenus et les sources doivent être filtrées et évaluées. Puis comme un outil interactif de production de textes, dont l’emploi comme moyen auxiliaire lors des examens doit être réglementé. Mais aussi, de manière très surprenante, l’IA est considérée comme un «partenaire» avec lequel on peut échanger des informations et collaborer.

Comme on le voit dans cette énumération, les approches de l’IA y apparaissent diverses et fragmentées.

Examinons plus précisément les compétences relatives à l’IA que le plan d’études cadre vise à développer dans l’enseignement de la culture générale.

Compétences de culture générale en lien avec l’IA

Cet enseignement de culture générale vise à développer des compétences transversales personnelles, sociales et méthodologiques utiles dans l’optique d’un apprentissage tout au long de la vie.

1. Le domaine Langue et communication

Les compétences communicatives y occupent une place importante puisqu’elles concernent un des deux domaines de la formation.

On peut lire dans la présentation du domaine Langue et communication que «dans une société du savoir et des médias qui évolue à une vitesse fulgurante, les compétences linguistiques et communicatives font partie des compétences fondamentales». C’est donc en toute logique sur la gestion de l’information que porte la première des douze compétences clés utiles à l’apprentissage tout au long de la vie. On y retrouve les principales capacités de la recherche documentaire, soit «faire la différence entre sources et continus pertinents et non pertinents» de sorte à «rendre les informations pertinentes utilisables». Cette compétence transversale est présentée ainsi: «afin de pouvoir adopter une approche critique par rapport à la diversité des sources et des contenus médiatiques, y compris par rapport aux applications de l’intelligence artificielle, il est important de filtrer, de sélectionner, d’évaluer et d’organiser les informations communiquées». L’IA y est donc considérée comme un média à part entière.

Plus loin, dans la partie consacrée au domaine Société, le document insiste sur l’usage approprié, efficace et responsable des technologies de l’information et de la communication et les risques de fausses informations (fake news) liées à l’emploi des applications de l’intelligence artificielle.

Les compétences spécifiques sur lesquelles porte l’enseignement du domaine Langue et communication sont ensuite déclinées en modes de communication, types et formes de discours, qui se déploient dans le cadre d’activités de réception, de production et d’interaction multimodales. L’introduction de la section consacrée aux modes de communication fait clairement référence à la variété des médias et à la multimodalité. C’est pourquoi il vaut la peine de rappeler que la multimodalité peut être envisagée aussi bien en relation avec les médias (texte, image fixe ou animée, son, interaction) qu’avec la langue (communication paraverbale et non verbale y sont mentionnées). La multimodalité a donné lieu à nombre de recherches et d’applications pédagogiques dans le domaine de l’éducation aux médias et à l’information.

Cependant, la déclinaison en «modes de communication», «typologie du discours» et «forme de discours» m’apparaît comme particulièrement confuse, alors que cette approche est essentielle pour aborder la communication. Comme on va le voir, l’IA semble y avoir été parachutée sans grande réflexion.

Le plan d’études cadre précise que dans le cadre de cet enseignement de culture générale les personnes en formation sont amenées à développer des compétences leur permettant de trouver, classer, interpréter, évaluer et produire des contenus sous forme, audio, visuelle, audiovisuelle et textuelle. Cependant, il est frappant de constater que les images ne sont jamais mentionnées dans ce document (sinon comme «légende d’une image»), alors qu’elles sont si importantes aujourd’hui dans les médias et pour notre société! L’image est pourtant l’une des composantes de la multimodalité mentionnée plus haut.

(A ce propos, mon article: «L’éducation à l’image, enjeu de citoyenneté à l’ère des médias sociaux et de l’IA», 15 juillet 2025.)

Outre la réception et la production, interaction et collaboration constituent le troisième volet consacré aux modes de communication. Les compétences permettant de «communiquer avec une ou plusieurs personnes afin d’échanger des informations ou de collaborer pour atteindre un objectif commun» y sont visées. Mais étonnamment, «interagir avec les outils de l’intelligence artificielle» vient après la participation à des échanges par vidéoconférences et chats… et la réponse à des enquêtes interactives qui, soit dit en passant, ne concerne pas des échanges interpersonnels ou la collaboration en vue d’atteindre un but commun comme indiqué dans la présentation!

Pour en revenir à l’IA, de toute évidence un «agent conversationnel» (chatbot) n’est pas une personne avec laquelle on peut collaborer, mais un programme informatique conçu pour simuler une conversation écrite ou parlée avec des utilisateurs humains, avec lequel on interagit au moyen de prompts. Son usage implique la maîtrise de l’art de formuler des requêtes et un esprit critique très développé. En la matière, quelles sont les connaissances et compétences spécifiques nécessaires pour utiliser ce que l’on peut considérer comme un nouveau type de média de communication? Le plan d’études cadre ne le mentionne pas.

Extrait du PEC concernant la culture générale dans la formation professionnelle initiale, domaine «Langue et communication», section Modes de communication, SEFRI, avril 2025, p. 9.

Mais est-il légitime de considérer un chatbot comme un «interlocuteur», ou une «interlocutrice»? L’élève ne devrait-il pas apprendre à distinguer une interaction humaine d’une interaction avec l’algorithme d’un programme informatique? La nature de cette communication avec un programme qui mime la communication humaine ne devrait-elle pas être interrogée? Comment un tel contresens est-il possible dans un document de référence d’une telle importance?

Par ailleurs, on ne peut pas opposer l’oral, l’écrit et le numérique, puisque évidemment des médias numériques permettent la communication orale et écrite. On peut encore constater que les outils d’IA ne figurent pas dans les moyens de production, alors que les applications d’IA sont nombreuses et déjà utilisées massivement par les jeunes pour produire non seulement des textes, mais aussi des images et des vidéos. La production d’images, outre son intérêt pratique, permettrait d’appréhender ses dimensions ontologique et épistémologique.

Cette présentation comporte nombre d’énoncés peu clairs ou franchement problématiques que je renonce à examiner, puisque mon propos concerne essentiellement la place de l’IA dans ce plan cadre. Pour terminer, quelle est la place consacrée à l’IA dans le domaine Société?

2. Le domaine Société

Le domaine Société du plan d’études cadre vise à développer des compétences spécifiques destinées à la résolution de problèmes complexes en s’appuyant sur une approche multidisciplinaire déclinée en huit «aspects». Ce sont: éthique, identité et socialisation, culture, écologie, politique, droit, transformation technologique et numérique, économie.

L’intelligence artificielle y est mentionnée uniquement dans la section «Transformation technologique et numérique», présentée comme représentant un défi majeur auquel les personnes en formation doivent s’adapter régulièrement afin de rester à niveau.

Le document précise que cet enseignement vise à ce que les personnes en formation développent un usage critique, judicieux et responsable des technologies de l’information et de la communication, notamment des outils numériques et de l’intelligence artificielle. Elles seront capables d’en évaluer les impacts sur les plans personnel, social et professionnel, en pesant les bénéfices, tels que l’efficacité et l’allègement du travail, face aux risques, les dépendances et la désinformation notamment.

Ces objectifs sont ceux qui sont habituellement attendus de l’usage des technologies numériques, or l’IA constitue en maints aspects une rupture technologique et anthropologique majeure pour notre société. En première approche, ces aspects nouveaux de l’IA qu’une analyse attentive devrait retenir pourraient être abordés dans les autres approches définies du domaine Société énumérées plus haut. Pour ce faire, il faudrait alors revoir l’organisation du domaine Société de sorte à adapter les aspects retenus de manière appropriée au public cible ainsi qu’au contexte pédagogique.

Une révision de ce plan cadre s’impose

Mais au vu des réserves que j’ai déjà exprimées concernant le domaine Langue et communication, il me semble qu’il faudrait remettre à plat ce plan d’études cadre bancal et le reprendre en profondeur de sorte à tout réorganiser sur de nouvelles bases en faisant en sorte que l’IA soit pleinement intégrée dans le cursus de culture générale.

Grâce à l’expertise des hautes écoles professionnelle et pédagogique qui ont accompagné ce projet (voir impressum), l’amélioration de ce plan d’études cadre si important pour la formation professionnelle initiale en Suisse ne devrait pas être impossible.


Références
> Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI), Plan d’études cadre concernant la culture générale dans la formation professionnelle initiale, Berne, 9 avril 2025.
> Conseil fédéral, Ordonnance sur la formation professionnelle (OFPr, RS 412.101) du 19 novembre 2003 (État le 1er mars 2025).
> Nathalie Lacelle et Monique Lebrun, La littératie médiatique multimodale: réflexions sémiologiques et dispositifs concrets d’application, 2014, forumlecture.ch.
Les sites et documents ont été consultés le 20 octobre 2026


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «L’IA dans l’enseignement de la culture générale en formation professionnelle initiale», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 24 août 2026, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/ia-dans-enseignement-de-la-culture-generale-en-formation-professionnelle-initiale


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur/autrice : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias