Cyberespace et désinformation: un support pédagogique pour la politique de sécurité de la Suisse

Dans le contexte de conflits hybrides, la lutte contre les manoeuvres d’influence et de désinformation ont été mises au premier plan de la politique de sécurité de la Suisse. Pour la décennie à venir, le développement des compétences médiatiques de la population figure au nombre des mesures visées par l’armée. Un support pédagogique pour les élèves de secondaire II vient d’être réédité et mis à jour. Les ressources proposées sont-elles appropriées aux menaces qui pèsent sur la sécurité nationale dans ce domaine?

Les médias nous rappellent chaque jour que l’espace de l’information et de la communication est altéré par les contenus toxiques qui y circulent et les manœuvres de désinformation menées par une multitude d’acteurs qui exercent des activités néfastes d’influence via le canal des plateformes de médias sociaux en s’appuyant sur des innovations technologiques et scientifiques.

La population suisse, hyperconnectée et grande utilisatrice des médias sociaux, est particulièrement exposée à la désinformation et aux activités d’influence qui visent à infléchir ses perceptions, ses opinions et ses actions.

Depuis la rhétorique codifiée dès le IVe siècle avant notre ère en Grèce, les méthodes de persuasion ont une longue histoire. Contrôler les émotions, les références collectives, les jugements, ainsi que les attitudes et les décisions d’une population, sans pour autant que le but véritable de la démarche soit révélé, tels sont les buts de la propagande idéologique, politique et commerciale. Mais dans le contexte international contemporain de guerres «hybrides», de nouvelles formes d’influence s’appuyant sur des modèles cybernétiques de contrôle et les sciences cognitives se sont fait jour.

La désinformation dans la politique de sécurité de la Suisse

Dans son rapport sur la politique de sécurité de la Suisse publié en novembre 2021, le Conseil fédéral relevait que dans le contexte de conflits hybrides, l’utilisation délibérée et massive d’informations falsifiées ciblant la population pour «influencer ou saboter des processus politiques, attaquer la crédibilité des institutions et des médias ou tout simplement pour semer le doute sur la fiabilité des informations», vise à ébranler «la stabilité politique, économique et sociale de la société et de l’Etat», pour finalement «saper l’ordre démocratique».

Deux ans plus tard, en juin 2024, le Conseil fédéral a approuvé le rapport «Activités d’influence et désinformation» élaboré en réponse au postulat de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national (CPS-N) «Etat des lieux relatif à la menace que constituent pour la Suisse les campagnes de désinformation», adopté en mars 2022, lequel faisait suite au rapport sur la politique de sécurité mentionné précédemment.

Ce rapport insiste sur la vulnérabilité des sociétés ouvertes et démocratiques face aux activités d’influence menées par des acteurs étatiques ou mandatés par des Etats dans le contexte des évolutions technologiques (IA notamment), de l’utilisation généralisée des médias sociaux et de la polarisation croissante des sociétés.

Dans le cadre de la politique suisse de sécurité, les auteurs du rapport distinguent les «activités d’influence dans l’espace de l’information» qui cherchent à atteindre les individus, par opposition aux cyberattaques ou d’autres menées hostiles usant de moyens militaires (par exemple le sabotage). Les stratégies mises en œuvre dans des activités d’influence comprennent, outre la diffusion d’informations trompeuses ou inventées, des moyens comme l’omission délibérée de faits, la réinterprétation fallacieuse d’événements, la manipulation de contenus visuels et sonores, ainsi que le recours à de faux profils sur les réseaux sociaux. En effet, tout une partie des manœuvres de désinformation et d’influence reposent sur la dissimulation. Leurs auteurs cherchent à se faire passer pour des destinateurs digne de confiance (par exemple une source journalistique ou officielle) en revêtant un masque de respectabilité (profils clonés, identité visuelle, niveau de langage, etc.).

Notons cependant que la cybercriminalité, sous toutes ses formes, ne fait pas partie de la problématique abordée dans le rapport du gouvernement, c’est important pour la suite de mon propos. Hameçonnage, escroquerie, usurpation d’identité, cyberharcèlement, dont peuvent être victime des individus ou des organismes, ainsi que les différentes formes d’attaques contre des systèmes informatiques et des réseaux (notamment contre les infrastructures critiques), tels que hacking, utilisation de logiciels malveillants, etc. ne font pas partie de la réflexion. Les cyberattaques contre les infrastructures et la cybercriminalité sont l’objet d’autres volets de la politique de sécurité de la Confédération, il est essentiel de le comprendre.

Les mesures envisagées dans le rapport pour prévenir et remédier aux menaces qui concernent l’espace de l’information et de la communication portent sur les médias de toute nature et le développement de la résilience de la population, c’est-à-dire sa capacité à résister, par la sensibilisation, la formation et le développement des compétences médiatiques (section 3.3).

Pour le Conseil fédéral les moyens de lutter contre les tentatives d’influence et de désinformation portent sur un large éventail de mesures: la détection préventive de ces manœuvres, l’analyse des caractéristiques et des comportements des groupes cibles potentiels, la sensibilisation et le développement de compétences médiatiques, le soutien aux journalistes et aux médias de qualité, la réglementation des plateformes de communication, les sanctions contre des médias étrangers vecteurs de propagande et, lorsque la situation s’y prête, la rectification des informations manifestement fausses ou trompeuses, ainsi que la coordination et les échanges d’information tant au niveau national qu’international.

Le rapport relève qu’il ne suffit pas de prendre des mesures isolées au niveau d’une autorité ou d’une institution pour lutter efficacement contre des menées qui affectent toute la société, mais qu’au contraire, les développements technologiques et les ressources engagées par des acteurs puissants rendent nécessaire une «approche globale ciblant la société tout entière». Dans cette perspective, l’Office fédéral de la communication (OFCOM) a lancé un programme de recherche qui vise à étudier l’impact de la désinformation pour la formation de l’opinion.

Si, pour les auteurs du rapport, la Suisse présente des spécificités qui tendent à limiter son exposition aux activités d’influence, telle une faible polarisation de la société, l’existence de nombreux médias de qualité, la culture politique du consensus, la démocratie directe et le fédéralisme peuvent constituer cependant une source de vulnérabilités, car la multiplicité des scrutins accroît les possibilités d’exercer une influence sur les citoyens et les citoyennes. Le rapport relève que des indices laissent penser que «à l’avenir la résilience de la population suisse en matière de désinformation pourrait s’amenuiser». Cette appréciation s’appuie sur une étude de l’institut Politools qui révèle que les compétences médiatiques de la population suisse sont «plutôt faibles». En effet, précise le rapport, cette enquête a mis en évidence que les répondant-e-s «ont eu du mal à déterminer les intentions de communication (en tant qu’information, commentaire ou publicité) d’un contenu médiatique, une aptitude pourtant essentielle pour évaluer la désinformation».

(Lire à ce propos mon article qui met en évidence les résultats différenciés des compétences médiatiques en Suisse romande et en Suisse alémanique de cette enquête: «Première évaluation des compétences médias de la population suisse», 13 février 2025.)

Publication d’un support pédagogique sur la politique de sécurité de la Suisse

C’est dans ce contexte qu’en juin 2024, le Secrétariat d’Etat à la politique de sécurité (SEPOS) a développé, en collaboration avec la Haute école pédagogique (HEP) de Lucerne, un support pédagogique intitulé «La sécurité: parlons-en!». Ce support, qui s’adresse aux élèves du secondaire II (écoles de maturité, écoles de culture générale, écoles professionnelles) ainsi qu’aux étudiant-e-s du degré tertiaire, vise à promouvoir «la compétence médiatique, la capacité d’analyse critique des sources et la formation d’une opinion personnelle». Un ensemble de documents informatifs et didactiques sont mis à disposition sous forme d’une brochure et d’une plateforme proposant différentes activités interactives ainsi qu’un glossaire. En outre, des conseils méthodologiques s’adressant au corps enseignant sont fournis sous la forme d’une brochure. Le fascicule, gratuit, est diffusé en Suisse romande par les éditions Loisirs et pédagogie (LEP).

Le matériel pédagogique comprend trois parties: un module de base qui porte sur les menaces qui représentent un danger pour la Suisse et sa population, un module historique qui porte sur dix événements marquants pour la politique de sécurité et un module de formation politique consacré à cinq questions actuelles et controversées de la politique de sécurité de la Suisse. Le module de base propose cinq scénarios didactiques: catastrophe et situation d’urgence, cyberespace et désinformation, extrémisme et criminalité organisée, dynamique de l’armement et conflit armé.

Il y a peu de temps, en juillet 2026, le SEPOS et la HEP de Lucerne ont publié une nouvelle édition de ce support pédagogique, dont la brochure et les contenus numérique ont été remaniés et mis à jour.

Au vu de l’importance des enjeux pour le Conseil fédéral de la sensibilisation, de la formation et du développement des compétences médiatiques de la population pour faire face aux menaces de désinformation et manœuvres d’influence dans l’espace de l’information et de la communication, le communiqué du Département de la défense (DDPS) annonçant la seconde édition de ce dispositif de formation a attiré mon attention. Ce d’autant plus que voici près de deux ans maintenant, l’Assemblée fédérale a validé les nouveaux objectifs de défense de la nouvelle décennie (Arrêté fédéral sur les valeurs-cibles pour l’orientation de l’armée jusqu’en 2035, 2 décembre 2024) qui visent à renforcer la capacité de défense de la Suisse en tenant compte d’un contexte de conflits hybrides (Art. 1). Son second article (lettre l) stipule qu’un des objectifs de l’armée est de «développer des compétences pour la protection de l’intégrité cognitive (et la résilience) des individus et de la population dans l’espace cognitif, face aux avancées technologiques émergentes et à venir».

La Députée au Conseil national Isabelle Chappuis qui est à l’initiative de l’ajout de cette nouvelle valeur-cible dans la politique de sécurité dans le contexte de la «guerre cognitive» en fait une question de sécurité nationale critique (discours au Parlement, décembre 2024). Dans son ouvrage Notre liberté de penser, elle y définit l’intégrité cognitive comme «la capacité d’un individu à préserver et contrôler ses processus mentaux (raisonnement, mémoire, perception, décision) sans influence externe non désirée». Donc, la capacité de faire barrage aux manoeuvres d’influence et de manipulation de toute nature propagées dans l’espace de l’information et de la communication.

(A ce propos, mon article: «La guerre cognitive, nouvel horizon de l’éducation à la citoyenneté numérique», 17 juillet 2026.)

On voit donc que depuis 2021 le gouvernement et le Parlement suisse ont traité de manière approfondie la problématique centrale de la sécurité portant sur les différentes formes de manipulation des individus et de l’opinion publique. Alors, quelle est la place donnée à la problématique des activités d’influence et de désinformation dans ce support didactique et pédagogique? Les moyens didactiques proposés sont-ils à la hauteur des menaces qui pèsent sur la sécurité nationale dans ce domaine?

Comme on va le voir, la juxtaposition d’éléments disparates de valeur inégale et mal organisés rend ce chapitre indigeste et peu propice à l’approfondissement de connaissances ainsi qu’au développement de compétences dans ce domaine.

Analyse du support pédagogique

Le module de base aborde cinq thématiques, dont une seule concerne les activités d’influence. Ce chapitre, intitulé «Cyberespace et désinformation» compte 5 pages sur les 96 de la brochure. Il est complété sur le site par une section du module de base, laquelle comprend du contenu supplémentaire, un glossaire et un exercice à réaliser en groupe. Après avoir étudié l’introduction, qui peut être animée par l’enseignant-e ou se faire en autodidacte, les apprenant-e-s travaillent en groupe sur le scénario.

Ce support pédagogique vise à promouvoir la compétence médiatique, la capacité d’analyse critique des sources et la formation d’une opinion personnelle

Le module de base comprend un pré-test de connaissances avec restitution sous forme d’un graphique en toile d’araignée, lequel sera complété par un post-test après la réalisation de l’exercice. La finalité du module de base est la suivante: connaissance des menaces et des dangers pour la sécurité de la Suisse et des institutions compétentes pour y faire face. Cette finalité est déclinée en trois objectifs très généraux, la capacité à: évaluer «le risque des menaces et dangers actuels», connaître «les instruments et ressources utilisés en Suisse pour minimiser les risques» et à «apporter une contribution personnelle à la sécurité en Suisse». Les objectifs d’apprentissage du module «Cyberespace et désinformation» reprennent ces objectifs, sous forme de questions, en la liant à la numérisation (cybermenaces, cybercriminalité, activités d’influence dans l’espace informationnel).

Les objectifs relatifs au domaine des compétences médiatiques ne sont mentionnées que dans la brochure du corps enseignant qui indique que «le matériel pédagogique encourage de manière ciblée les compétences [de] promotion et application de compétences médiatiques [et de] critique des sources». Mais aucun contenu propre n’est proposé pour développer ces compétences. La mise en œuvre dépend des plans d’études cadre de chaque filière de formation (écoles d’enseignement général, écoles professionnelles) et de la capacité de l’enseignant-e à piloter les apprentissages de ces connaissances spécifiques qui ont été abordées dans la scolarité obligatoire, mais qui doivent au vu des transformations rapides du champ médiatique au minimum être mises à jour.

La séquence pédagogique débute par un pré-test et se conclut par un post-test qui portent sur les mêmes trois questions d’évaluation sur une échelle de 1 à 10 des cinq types de menaces des scénarios: la probabilité d’occurrence de la menace donnée en titre (par exemple «Cyberespace et désinformation. Quelle est, selon vous, la probabilité d’occurrence», sans autre précision), de l’«ampleur potentielle des dégâts», du «niveau de protection». Derrière le vernis de sérieux, les questions sont si rudimentaires que l’utilité de la démarche paraît discutable et contre-productive. En effet, aucune question ne porte sur des connaissances ou des compétences, ce qui pourrait permettre de constater un progrès au terme du parcours de formation de la séquence pédagogique et d’en discuter.

Cependant un dispositif d’auto-évaluation a été prévu pour mesurer les acquis. Bien plus tard, pendant les exercices réalisés en groupe, les apprenant-e-s sont invité-e-s à remplir des fiches d’information sur des questions ouvertes en se référant aux renseignements donnés dans la brochure et sur le site, puis à l’issue de l’exercice à partager leur travail avec les autres groupes. Cette approche participative, confrontant potentiellement des découvertes et des opinions divergentes, favorise l’engagement des élèves et la construction sociale des savoirs au sein du groupe. Exemple de questions: «Quels développements ou quels indices plaident en faveur ou à l’encontre de ce scénario? Réfléchissez notamment aux conséquences sur la population, l’économie, l’environnement, les infrastructures ou la politique? Quelles sont les principales connaissances tirées du matériel pédagogique que votre groupe devrait retenir sur ce thème?».

Cette dernière question nous amène tout naturellement à examiner le contenu présenté dans la brochure et le site du module «Cyberespace et désinformation».

Des contenus très hétérogènes

Disons-le tout de suite, les contenus proposés sont très hétérogènes et les liens logiques insuffisamment explicites. L’utilisateur se perd dans la diversité des problématiques présentées sous des formes diverses et insuffisamment hiérarchisées. Si les textes sont le plus souvent rédigés de manière très claire, l’assemblage des éléments, qui renvoient à divers problématiques, laisse à désirer. Par ailleurs, le contenu devrait être déjà, me semble-t-il, largement connu du public cible.

En qui concerne la présentation, on a tout un dispositif de tables, de titraille, de liste à puces, d’exploitation des variables typographiques, etc., ainsi que des graphiques, qui visent à hiérarchiser les éléments d’information présentés, et d’un autre côté des idées et des renseignements disparates dont l’organisation logique est souvent bancale.

En témoigne, ce paragraphe particulièrement confus de présentation du module (p. 13), repris comme accroche du scénario sur le site: «Sabotage et manipulation des infrastructures critiques et de l’opinion publique par des cyberattaques, des campagnes de désinformation, de l’espionnage, etc., dans le cyberespace et l’espace informationnel». Comment interpréter ce paragraphe? Comme le dit l’adage «ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement»…

J’ai demandé à plusieurs agents conversationnels d’analyser la construction logique de ce paragraphe. Claude (Haiku) d’Anthropic a donné la réponse la plus pertinente, en soulignant ses principales faiblesses. En bref, la juxtaposition de plusieurs notions sans articulation claire dans une seule phrase nominale, l’absence de relation causale explicite et le chevauchement conceptuel des deux «espaces» qui nuisent à la clarté du propos. En effet, comme l’indique l’agent logiciel le cyberespace (l’Internet) est le vecteur de l’espace informationnel. En effet, les deux termes ne sont pas de même nature et ne peuvent pas être rapprochés sans précaution. On a d’un côté une infrastructure technique qui permet la circulation de l’information et de l’autre le champ médiatique.

Ces notions sont définies dans la brochure ainsi (p.40):
– Cyberespace: espace virtuel où des données électroniques sont saisies, enregistrées, transmises ou traitées.
– Espace de l’information: espace où des personnes échangent des informations, par exemple dans les médias ou l’espace public.

L’agent logiciel Claude a proposé une version du texte réorganisé que voici:
Les menaces hybrides incluent trois catégories principales: (1) les attaques directes (cyberattaques contre les infrastructures critiques), (2) les opérations informationnelles (campagnes de désinformation) et (3) les activités de renseignement (espionnage). Ces moyens opèrent dans deux domaines interdépendants: le cyberespace et l’espace informationnel.

Mais un autre thème occupe une place très importante dans le support pédagogique, la cybercriminalité. Cette problématique, absente du rapport du Conseil fédéral «Activités d’influence et désinformation» et du court texte d’accroche, occupe une grande place du contenu présenté.

La cybercriminalité dispose de deux illustrations, tandis que les activités d’influence et de désinformation n’en ont aucune. On peut aussi relever que dans l’illustration «la pyramide des menaces», la «manipulation» est attribuée aux hackers amateurs… ce qui est particulièrement troublant. La sous-section consacrée aux activités d’influence et de désinformation se termine par l’affirmation de l’importance pour la Suisse que «ses habitants reconnaissent ces activités, comprennent les objectifs et les méthodes qui les sous-tendent, ne se laissent pas influencer par elles et ne les diffusent pas involontairement». Soit. Mais quels sont les instruments qui vont permettre de développer cette compréhension et de bonnes pratiques? Quels sont les moyens proposés sur le site à ce sujet?

La page consacrée au «scénario B» («Cyberespace et désinformation») propose tout d’abord de visionner une vidéo (environ 8 minutes) qui s’ouvre par un message promotionnel de la responsable du programme de cybersécurité SPARK qui vise le recrutement de jeunes intéressé-e-s à intégrer la formation pré-militaire cyber de l’armée suisse (3 minutes). Cette présentation est suivie par un exposé de l’ancien chef de l’armée Thomas Süssli qui présente un résumé des informations contenues dans la brochure concernant les menaces cyber, les risques pour les infrastructures critiques et les mesures de protection prises. Ces deux exposés présentés face caméra sont interrompus par de petits modules interactifs de réponse à des questions très élémentaires portant sur la pyramide des menaces, la définition de ransomware, l’évaluation de la menace dans le cyberespace. Puis de la documentation est apportée s’appuyant principalement sur les rapports du Conseil fédéral concernant les menaces cyber actuelles en Europe.

Imaginez que la Suisse se prononce prochainement sur un nouvel accord de libre-échange…

Enfin, un exercice est proposé portant sur les activités d’influence et la désinformation.

Contexte. La Suisse vote sur un accord de libre-échange avec un Etat d’importance économique majeur violant les droits humains et polluant l’environnement. Cet Etat contrôle une plateforme de réseaux sociaux les plus populaires en Suisse, où des débats houleux se déroulent à l’approche de la votation. Selon un journal Suisse, il existerait des indices laissant penser que des acteurs étrangers manipuleraient cette plateforme pour influencer le résultat du vote.

L’exercice invite les apprenant-e-s à analyser les stratégies d’influence de l’opinion, les raisons de cibler les jeunes, les moyens de reconnaître les activités d’influence sur les réseaux sociaux ainsi que le rôle de l’Etat, de l’éducation, des médias, des plateformes de réseaux sociaux et de la société dans son ensemble pour faire face à de telles menaces.

Trois liens externes sont proposés. Deux jeux de questions-réponses portant sur la détection de fake news et d’images ou vidéos trafiquées (vrai ou faux): Fake news: démêlez le vrai du faux! (RTS, domaine Education) et NewsGuard’s Reality Check (Newsguard). Ces modules très rudimentaires ne permettent pas d’apprendre quoi que ce soit. Aucun indice, aucune méthode d’analyse ou de recherche n’est proposée. L’indication de la réponse correcte ou non est donnée certes, mais sans aucune explication sur le pourquoi du comment. Ces modules sont inutilisables!

Au contraire des deux premiers, le troisième lien externe est riche en contenu, mais il s’agit d’un test de connaissances des compétences d’usages des médias numériques (Politools) et non d’un module d’apprentissage. Ce support (niveau secondaire II) est composé d’un grand nombre de questions avec solution portant sur les différents types de contenus (information, publicité, opinion, fausse information), le champ médiatique, la distinction fait/opinion, la fiabilité des sources, la manipulation des images, la pertinence de partager une info sur les réseaux sociaux. Un bilan est restitué sous forme d’un graphique en toile d’araignée, dont les catégories toutefois manquent de pertinence. Si, comme on peut s’y attendre, des carences sont constatées, on ne trouvera aucune ressource pour y remédier dans «La sécurité: parlons-en!».

Finalement, ce chapitre sur la politique de sécurité de la Suisse «Cyberespace et désinformation» remplit-il les objectifs pédagogiques annoncés?

Remarques conclusives

Si le contenu du module permet d’avoir une bonne idée générale des menaces actuelles, qui sont déjà l’objet d’une médiatisation importante, l’atteinte des deux autres objectifs généraux présentés plus haut reposent sur l’investissement des apprenant-e-s et du corps enseignant dans les activités proposées, très pauvres au demeurant. Au vue de l’absence de contenus et de méthodes permettant de mettre à jour et de développer les compétences médiatiques et les capacités d’analyse critique des sources dans le but d’avoir la possibilité de se former une opinion personnelle et de la défendre dans un contexte de débats propres à notre démocratie semi-directe, il en découle que ces objectifs annoncés ne peuvent être atteints. Les enseignants et les enseignantes appelé-e-s à encadrer l’utilisation de ce chapitre du support pédagogique devront disposer d’une large culture médiatique et d’une solide expérience en la matière pour que les apprenant-e-s puissent en tirer profit.

Pour savoir si ce module remplit les objectifs pédagogiques annoncés – ce dont je doute on l’aura compris, il faudra réaliser une étude d’impact de ce dispositif de formation, soit les modifications qui sont intervenues au niveau individuel ou sociétal en terme de connaissances, de compétences, de modification de l’attitude, qui peuvent être attribuées à cette intervention éducative. C’est-à-dire ses effets. Mais pour avoir une vision plus étendue sur l’impact de cette ressource éducative, il faudra aussi pouvoir disposer de données quantitatives telles que le nombre de session, de fascicules téléchargés, de cours organisés, etc. soit sa portée. Pour ce faire, il faudrait pouvoir disposer de résultats d’évaluation des acquis des participant-e-s et d’un ensemble d’informations concernant la mise en œuvre de cette offre de formation. A ma connaissance ces renseignements n’ont pas été publiés jusqu’ici.

En conclusion, le chapitre «Cyberespace et désinformation» de ce support pédagogique élaboré à grand frais par les deux organismes importants que sont le Secrétariat d’Etat à la politique de sécurité (SEPOS) et la Haute école pédagogique (HEP) de Lucerne ne me semble pas à même de remplir les objectifs pédagogiques de promotion des compétences médiatiques annoncés, ni à permettre d’outiller de manière significative les élèves du secondaire II (écoles de maturité, écoles de culture générale, écoles professionnelles) ainsi que les étudiant-e-s du degré tertiaire dans le cadre de la politique de sécurité du gouvernement.

Au vu de l’importance des menaces que font peser les manœuvres d’influence et de désinformation sur la sécurité nationale et la société suisse, ce projet pédagogique n’est pas à la hauteur des enjeux et donne une piètre idée de ce qui pourrait être réalisé en la matière dans le domaine de l’éducation aux médias et à l’information.

PS. J’invite les lecteurs et les lectrices qui souhaiteraient poursuivre la réflexion à consulter les excellents documents mis à disposition par l’Ofcom (l’autorité régulatrice des télécommunications du Royaume-Uni) dans sa trousse d’outils d’évaluation (Evaluation Toolkit) qui a été élaborée pour soutenir les organisations qui mettent en oeuvre des initiatives d’éducation aux médias. A ce propos, je vous signale mon article consacré à cette problématique intitulé «L’évaluation des projets d’éducation aux médias, principe d’une bonne gouvernance» qui date de quelques années déjà.


Références
> Conseil fédéral, La politique de sécurité de la Suisse, Rapport du Conseil fédéral du 24 novembre 2021.
> Conseil fédéral, Activités d’influence et désinformation: le Conseil fédéral insiste sur la résilience et renforce l’analyse et la coordination, communiqué, 19 juin 2024.
> Jan Fivaz et Daniel Schwarz, Die Medienkompetenz der Schweizer Bevölkerung – Eine repräsentative Pilotstudie für die deutsch- und französischsprachige Schweiz, Bern, Politools (Political Research Network), décembre 2022.
> Confédération suisse, Secrétariat d’Etat à la politique de sécurité (SEPOS), L’éducation en matière de politique de sécurité: le support pédagogique «La sécurité: parlons-en!», communiqué,  16 juillet 2026.
> Philippe Herren, Hans Utz et Larissa Zogg, La sécurité: parlons-en!, Secrétariat d’État à la politique de sécurité (SEPOS) et Haute école pédagogique de Lucerne, Loisirs et Pédagogie SA, 2e édition, 2026.
> Confédération suisse, Département fédéral de la défense, de la protection de la population et de sports (DDPS), La nouvelle édition du support pédagogique «La sécurité: parlons-en!» renforce l’éducation à la politique de sécurité, communiqué de presse, 16 juillet 2026.
> Confédération suisse, Groupement défense, Arrêté fédéral sur les valeurs-cibles pour l’orientation de l’armée jusqu’en 2035, 2 décembre 2024.
> Isabelle Chappuis, Notre liberté de penser – Comment défendre nos démocraties face aux menaces numériques, EPFL Press, 2026.
> Ofcom, A toolkit for evaluating media literacy interventions, 10 November 2023 – last updated: 26 February 2026.
Les sites et documents ont été consultés le 24 août 2026


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Cyberespace et désinformation: un support pédagogique pour la politique de sécurité de la Suisse», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 24 août 2026, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/cyberespace-et-desinformation-un-support-pedagogique-pour-la-politique-de-securite-de-la-suisse


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur/autrice : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias