Des algorithmes qui façonnent notre vision du monde

Algorithmes et big data, nouvel horizon de l’éducation aux médias et à l’information • Le filtrage automatique de l’accès aux informations rétrécit l’univers informationnel des individus et menace la démocratie. Il est urgent de rapprocher la recherche en sciences de l’information et de la communication du monde scolaire, et d’intégrer des connaissances de base de science informatique dans les cours d’éducation aux médias.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication transforment profondément la production et la diffusion des savoirs. L’informatisation des industries culturelles, la numérisation des informations et le développement des réseaux de communication ont permis l’émergence de nouvelles formes de médiatisation et de pratiques sociales.

Le codage numérique des informations de toute nature et leur traitement automatique par des algorithmes, accompagné par le développement des réseaux sociaux ont bouleversé totalement l’offre et l’usage des informations. Après avoir fait évolué la production et la diffusion des médias historiques (livre, presse, radio, TV), les progrès de l’informatique ont rendu possible l’émergence de nouveaux dispositifs médiatiques. A la différence des médias «classiques», les nouveaux médias interactifs permettent d’obtenir de l’information à la demande ou calculée sur mesure (en fonction du profil de l’usager), instantanément. Une part croissante des contenus de la presse et des médias audiovisuels sont consommés, en pièces détachées.

L’accès aux connaissances est chaque jour davantage piloté par des algorithmes et au moyen des données collectées (big data) auprès des utilisateurs et des utilisatrices d’apps et de services. Les gatekeepers humains (journalistes, éditeurs) sont remplacés par des agents informatiques qui filtrent les informations, tandis que les manières de s’informer du plus grand nombre se modifient rapidement et radicalement.

En Suisse, en 2016, 83% de la population a accédé à des nouvelles en ligne, dont 45% par les médias sociaux (Digital News Report 2017, Reuters Institute for the Study of Journalism). La tendance est à l’utilisation toujours plus intense de l’Internet et des médias sociaux, tandis que la part de l’imprimé diminue. Fin 2014, la Suisse comptait 3,4 millions de comptes actifs Facebook, ce qui représente 48% de la population âgée de plus de 14 ans (Office fédéral de la statistique). Ces nouveaux comportements sont fortement corrélés à l’âge. Pour se procurer des informations sur le Web, les jeunes (12-19 ans) sont près de quatre sur cinq à utiliser les réseaux sociaux, les moteurs de recherche et les portails de vidéos tous les jours ou plusieurs fois par semaine (étude JAMES 2016).

Dans la presse, les journalistes ont pour tâche de sélectionner et de hiérarchiser les sujets intéressants pour la formation de l’opinion publique (agenda setting) en fonction de la ligne éditoriale, d’éliminer les informations inconsistantes, ainsi que de contextualiser et de mettre en forme les nouvelles retenues. Cependant, les informations consommées par le public, tout type de supports confondus, sont de moins en moins souvent sélectionnées et mises en forme par des professionnels dont le métier est encadré par des règles déontologiques, mais par des procédures informatiques opaques qui incorporent des règles de filtrage. Ces algorithmes dépourvus de règles d’éthique sont la propriété de puissantes sociétés commerciales qui ne dévoilent pas volontiers leurs secrets de fabrication (Google, Facebook, Amazone, Twitter, etc.). Ces programmes filtrent, classent, associent, recommandent, voire produisent de l’information en fonction du contexte de l’interaction et du profil de l’utilisateur/trice établit au moyen des divers traces collectées automatiquement, souvent de manière subreptice. Par exemple, au moyen de cookies, ces petits fichiers installés dans le navigateur qui gardent trace des pages vues par l’internaute.

Ces nouveaux procédés techniques ne sont pas anodins et peuvent avoir des conséquences dommageables pour toute la société. Les calculs prédictifs des algorithmes qui cherchent à ajuster l’information en fonction des intérêts supposés des internautes – calculés en fonction des traces de leur activité passée, tendent à les enfermer dans une «bulle filtrante» («filter bubble»). Il en résulte une distorsion qui favorise le «même» plutôt que l’«autre», une raréfaction dans l’univers des possibles de la variété des points de vue, des opinions et des goûts. Ce qui est différent, contradictoire, tend à disparaître. Par ailleurs, l’usager ne se rend pas compte que l’information qui lui est présentée n’est pas la même que celle consultée par d’autres personnes.

Outre le rétrécissement de l’univers informationnel, des risques pour la sphère privée et de manipulation des individus isolés dans un contexte informatif produit automatiquement à leur seule intention, ces algorithmes au fonctionnement occulte représentent une menace pour la démocratie. Comment discuter et critiquer les informations proposées par un système informatique si l’on ne sait pas quelles sont les références des autres? En l’absence de discussion, comment l’individu pourrait-il échapper aux informations qui lui sont présentées? Comment construire une vision partagée?

Sans contrôle démocratique, des entreprises médiatiques omnipotentes, disposant de la puissance des technologies numériques, pourraient venir menacer l’existence même de la sphère publique de discussion qui s’est créée en Europe au XVIIIe siècle et les acquis des Lumières.

Pour mieux comprendre les enjeux de ces phénomènes socio-techniques, il faut renforcer la recherche sur les usages des algorithmes et des big data, mais aussi légiférer pour mieux protéger les individus, notamment en ce qui concerne leur sphère privée, et promouvoir des actions de sensibilisation et de formation de la population.

Dans le champ de l’éducation, s’ouvre un nouvel horizon pour l’éducation aux médias et à l’information. Les défis sont immenses. Il est urgent de mettre en place des passerelles entre la recherche en sciences de l’information et de la communication et le monde scolaire, en particulier les institutions de formation du corps enseignant, les centres de ressources pédagogiques et les médiathèques.

A l’école, il est temps d’intégrer des connaissances et savoir-faire de base de science informatique dans l’enseignement de l’éducation aux médias. Ces deux domaines sont encore souvent envisagés comme séparés. La place de l’informatique dans la formation en Suisse a déjà été reconnue au côté des mathématiques et des sciences naturelles et techniques (MINT). La Suisse alémanique a pris de l’avance, car son plan d’étude, le Lehrplan 21, réuni médias et informatique dans la même discipline scolaire. Le module d’informatique porte sur la représentation d’informations (structure de données), la résolution de problèmes au moyen d’algorithmes et le système informatique. En revanche, le Plan d’étude romand (PER) ne comprend pas de notions de culture informatique. Ne serait-il pas temps d’y remédier en intégrant des connaissances informatiques de base dans la formation générale MITIC (Médias, images et technologies de l’information et de la communication) du PER?

Lire aussi: «Learning analytics et big data pour la formation: opportunités et risques» (20/04/2017) et «Algorithms and Big Data: New Frontiers for Media Education» (13/11/2017).


Références
> Nic Newman et al, Digital News Report 2017, Reuters Institute for the Study of Journalism.
> Waller, G., Willemse, I., Genner, S., Suter L.,& Süss, D. JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse, Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), Zurich, 2016.
> Eli Pariser nous met en garde contre les «bulles de filtre» en ligne, TED conference, March 2011 at TED2011.
> Clément Girardot, Comment enquêter sur les algorithmes? Inaglobal, 29.05.2017.
> Lehrplan 21 – Modul Medien und Informatik, Deutschschweizer Erziehungsdirektoren-Konferenz (D-EDK), 2015.
> Plan d’étude romand (PER), Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).
> Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data, Paris, Le Seuil, 2015.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)