Le pouvoir sur l’opinion des plateformes numériques représente un défi pour notre démocratie, alors que la pérennité des médias d’information est menacée. Les mesures d’aide proposées portent principalement sur le financement de la presse et les conditions cadre. Le problème principal a été oublié: la relation avec les publics dispersés dans la jungle des réseaux sociaux.
Plus des deux tiers de la population suisse ne s’intéressent pas à l’actualité politique et sociale. C’est un défi pour notre démocratie. La désaffection des médias traditionnels ne concerne plus seulement les jeunes, mais également leurs parents, révèle une récente enquête. La presse pourra-t-elle rétablir le lien avec ses publics potentiels qui sont aujourd’hui dispersés dans la vaste jungle des réseaux sociaux, vecteurs de désinformation et du chaos informationnel?
La pérennité des médias d’information menacée
La pérennité même des médias d’information est aujourd’hui menacée par les plateformes des géants de l’internet qui captent les audiences et les revenus publicitaires. La stratégie de grands groupes de presse qui choisissent de rémunérer leurs actionnaires aux dépens du journalisme de qualité fragilise un peu plus encore le paysage médiatique. Depuis plusieurs années, la Suisse romande est très durement touchée par les restructurations successives de Tamedia, le premier éditeur du pays (24 Heures, Tribune de Genève). L’enquête de Heidi.news «Les Tamedia Papers» a bien montré comment la famille propriétaire de cette entreprise (TX Group) fragilisait le tissu de la presse régionale en asséchant les finances de ses titres tout en les soumettant à des exigences de rentabilité intenables au profit de ses sites d’e-commerce et d’information gratuite.
Les nombreux appels de soutien à la presse écrite issus du monde politique, de la société civile et des médias eux-même portent exclusivement sur son financement et l’adaptation des conditions cadre. Les demandes concernent des aides indirectes (subvention à la distribution, achats d’abonnements et d’espaces publicitaires par les collectivités publiques), des mécanismes de financement direct (soutien à la transition numérique, financement d’enquêtes journalistiques) et les conditions cadre. Il s’agit de contraindre les plateformes numériques à payer pour les contenus de presse qu’ils utilisent sans vergogne (droits voisins) et de renforcer la protection des journalistes face aux «procédures-baillons» qui visent à décourager leurs investigations par des actions en justice. Un «Appel pour la survie de la presse régionale» a été lancé à Genève dans ce sens par Le Courrier.
Ces initiatives sont certes essentielles mais insuffisantes face à la crise des modèles économiques et des habitudes d’accès à l’information. Sans faire de bruit, l’évaporation du lectorat de la presse d’information se poursuit inexorablement.
La grande majorité des jeunes et de leurs parents sont aujourd’hui dispersés dans la vaste jungle des réseaux sociaux
Le monde politique et la société civile n’ont toujours pas pris conscience que la désaffection des médias d’information ne concerne pas seulement les jeunes, mais aussi les générations qui les ont précédés. Comme le révèle l’enquête 2024 du Centre de recherche sur le public et la société (fög) de l’Université de Zurich, plus des trois quart des personnes âgées de 30 à 49 ans (77%), à l’instar des 16-29 ans (80%), sont aujourd’hui très éloignés des médias qui couvrent l’actualité régionale et nationale. En une décennie, quel que soit leur âge, la part des personnes sous-informées («indigents médiatiques») et de celles qui s’informent sur les plateformes des géants du numérique a doublé.
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Du pouvoir de marché au pouvoir sur l’opinion des plateformes
Le pouvoir sur l’opinion des plateformes de réseaux sociaux, des services de partage de vidéos, des moteurs de recherche et des agrégateurs d’informations représentent un danger pour le fonctionnement de notre démocratie prévient la Commission fédérale des médias (COFEM) dans son récent rapport «Plateformes: pouvoir de marché et pouvoir sur l’opinion». La commission recommande une stratégie globale pour la future gouvernance des plateformes numériques dans cinq domaines: la réglementation des marchés, la gouvernance des algorithmes, le renforcement de la surveillance des réseaux sociaux, la réglementation de l’intelligence artificielle. La cinquième mesure présentée porte sur «l’encouragement des compétences médiatiques et numériques pour une utilisation réfléchie de la sphère publique numérique», l’objet central de l’éducation aux médias numériques.
On ne peut que se réjouir de cette déclaration, cependant dans ce vaste projet de soutien aux médias, pas de proposition visant à remédier à la désaffection de la presse. Cependant, dans un précédent rapport publié en 2023 portant sur la refonte complète du système de l’aide aux médias en Suisse, la COFEM avait préconisé de développer les méthodes de mesure individuelle de l’utilisation des offres journalistiques dans le but de mieux connaître leur impact et leurs effets sur le public. La recherche consacrée au développement de l’acquisition de données sur l’utilisation des médias par de nouveaux moyens techniques étant un moyen préconisé pour renforcer la branche et pour soutenir les offres journalistiques qui sont indispensables aux exigences de notre démocratie.
La relation avec le public, voilà le point central
Notre société a certes besoin qu’une diversité de supports d’information produits par des journalistes pratiquant leur métier avec rigueur subsistent… mais consultés par de larges publics ! Que vaudrait pour notre démocratie le journalisme d’excellence, une presse indépendante, la diversité de l’offre éditoriale, la prospérité économique des entreprises médiatiques, si seule une petite partie de la population était en mesure d’en bénéficier pleinement?
Si la qualité journalistique des médias et le crédit qu’on leur accorde sont décisifs, encore faut-il qu’une relation existe entre une large partie de la population et ceux-ci pour qu’ils puissent jouer leur rôle de quatrième pouvoir. Une grande attention est accordée au désintérêt des jeunes, quand c’est toute la population qui devrait être considérée. La réflexion sur les moyens susceptibles d’élargir le public des médias d’information de qualité est balbutiante et les projets élaborés tout-à-fait insuffisants en regard des enjeux.
La grande majorité des jeunes et de leurs parents sont aujourd’hui dispersés dans la vaste jungle des réseaux sociaux, loin des territoires des médias traditionnels. Il sera très difficile d’entrer en contact avec ces publics atomisés par les algorithmes, et plus encore d’établir un lien durable avec eux.
La problématique de la désaffection de la presse n’est pas à l’agenda politique. Il faut s’en préoccuper sans tarder, sérieusement, en y mettant les moyens.
(A ce sujet, lire mon article: «La vague de désaffection de la presse s’étend à toute la population», 3 décembre 2024)
Références
> Marc Guéniat, Serge Michel et Dennis Bühler, Les Tamedia Papers, La Revue des Explorations, N°9, Heidi.news et Republik, février 2021.
> Le Courrier, Appel pour la survie de la presse régionale.
> Forschungszentrum Öffentlichkeit und Gesellschaft (fög) – Universität Zürich, Jahrbuch Qualität der Medien 2024, Schwabe Verlag.
> Commission fédérale des médias (COFEM), Pouvoir des plateformes: origines et conséquences pour les médias et la démocratie, Communiqué de presse, 14 janvier 2025.
> Commission fédérale des médias (COFEM), Avenir de l’aide aux médias – Impulsions pour une aide technologiquement neutre aux offres journalistiques privées, 10 janvier 2023.
Les sites et documents ont été consultés le 4 février 2025
Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Il faut mettre la désaffection de la presse à l’agenda politique», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 31 janvier 2025, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/il-faut-mettre-la-desaffection-de-la-presse-a-lagenda-politique
Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch