Conséquences de la suspension de l’éducation numérique dans l’enseignement primaire à Genève pour l’éducation aux médias

Une association de parents d’élèves demande un moratoire du plan d’éducation numérique dans l’enseignement primaire du gouvernement. En cause, le projet d’acquisition de 17’000 tablettes, alors que le corps enseignant est insuffisamment préparé à leur usage pédagogique. L’égalité des chances de tous les élèves d’acquérir des compétences médiatiques est impactée. Ce dont l’école publique a urgemment besoin, c’est d’investissements massifs dans la formation de son corps enseignant.

Au début du mois de mai 2021 une pétition munie de 684 signatures contestant le projet de déploiement de l’usage des médias numériques dans l’enseignement primaire a été déposée auprès du Grand Conseil genevois par un collectif de parents d’élèves.

Le Collectif Rune-Genève (Réfléchissons à l’usage du numérique et des écrans), constitué depuis le 5 juillet en association, demande un moratoire du projet du Département de l’instruction publique, de la formation et de la jeunesse (DIP) de formation par le numérique à l’école primaire. Cette pétition est soutenue par des logopédistes (Association des logopédistes indépendants de Genève), des enseignant-e-s (Groupe enseignement du Syndicat des services publics genevois) et une société coopérative d’informatique à but non-lucratif (Itopie).

Projet d’acquisition de 17’000 tablettes pour équiper les classes

Cette pétition est un nouveau coup porté au développement de l’utilisation des ressources numériques à l’école obligatoire pour l’enseignement et l’apprentissage. En effet, en décembre 2019, le Conseil d’Etat genevois avait décidé de retirer les deux projets de loi ouvrant des crédits pour l’achat d’équipement pour l’école primaire et le cycle d’orientation qui devaient être présentés au Grand Conseil, dont un de 11 millions de francs pour l’achat de 17’000 tablettes pour équiper les établissements de l’enseignement primaire et spécialisé. La commission des travaux du Grand Conseil avait préavisé défavorablement le projet à une large majorité. La Société pédagogique genevoise, le syndicat des enseignant-e-s du primaire, avait relevé que ce projet n’était pas accompagné d’un projet pédagogique consistant. Le DIP ayant par ailleurs refusé la création de postes de formateurs et de formatrices pour accompagner les écoles et le corps enseignant à l’introduction de ces nouveaux moyens d’enseignement. Interrogée dans l’émission Infrarouge (4 décembre 2019), la Conseillère d’Etat en charge de l’instruction publique, Anne Emery-Torracinta, avait déclaré après la décision du retrait des projets de loi «notre démarche maintenant va être de déposer dans quelques mois un rapport au Grand Conseil avec le plan pédagogique détaillé (degré par degré, filière par filière), en mettant en regard l’équipement qui est nécessaire», confirmant ainsi que le projet d’acquisition de tablettes n’était pas accompagné de directives précises concernant sa mise en oeuvre dans les classes.

Dans son projet éducatif au service de la citoyenneté numérique, le DIP réaffirme une valeur centrale de l’école publique, l’égalité des droits et des chances

Précisons qu’à Genève, il existe une grande disparité d’équipement informatique dans l’enseignement primaire. La dotation standard d’une classe ne comporte qu’un seul ordinateur et seulement 10% d’entre elles sont dotées de tablettes (fournies en lot pour des activités de groupe). Le projet ne prévoyait pas d’équiper chaque élève d’une tablette. Si ce plan avait été adopté, le ratio du nombre d’élèves par tablette aurait été de 2,3 (un peu plus si des tablettes avaient été réservées au corps enseignant).

La formation au numérique par le numérique

Le projet du Département de l’instruction publique, de la formation et de la jeunesse (DIP) s’appuie sur un document de «vision générale» intitulé L’école au service de la citoyenneté numérique rendu public le 13 novembre 2018. Il a pour mission de donner un cadre au déploiement du numérique à l’école et vise trois objectifs: «attribuer à l’école un rôle clé dans la transition numérique, développer les compétences et la culture numériques de la population genevoise [et donc des enfants], soutenir les évolutions pédagogiques avec des outils numériques adaptés». Ce document, publié avant la présentation à la presse (6 décembre 2018) du «plan d’action en faveur de l’éducation numérique» adopté par la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) s’inscrit cependant dans cette perspective. Rappelons que l’objectif de ce projet romand est d’«assurer, dans les cinq ans, la généralisation de connaissances et de compétences numériques auprès de tous les élèves» de l’école obligatoire et de toutes les filières du secondaire II, tant de la formation générale que de la formation professionnelle initiale.

Dans son projet éducatif au service de la citoyenneté numérique, le DIP réaffirme une valeur centrale de l’école publique, l’égalité des droits et des chances, qui implique «l’égalité d’accès aux connaissances, aux compétences et aux ressources nécessaires à l’ensemble des élèves». Parmi ces ressources, il faut compter non seulement les manuels et documents imprimés, mais aussi l’ensemble des terminaux personnels ou collectifs (smartphone, tablette, ordinateur, tableau blanc interactif) utilisés en classe pour accéder à des contenus numériques, les traiter et les communiquer.

Le projet de l’école genevoise vise à former au numérique et par le numérique. Pour le DIP, il ne s’agit pas de créer une école entièrement dématérialisée, mais d’utiliser des ressources numériques lorsqu’elles apportent une plus-value pédagogique «au sein d’un éventail d’outils divers dont le numérique n’est qu’un aspect». Par ailleurs, ils s’agit simultanément de développer les savoirs et les compétences nécessaires pour que les élèves puissent «faire un usage éclairé des technologies numériques». A l’école et évidemment dans leur vie quotidienne hors de l’enceinte scolaire.

Les enfants utilisent massivement des appareils connectés pendant leurs loisirs

En effet, les enfants d’âge scolaire du cycle moyen sont nombreux à être équipé-e-s de terminaux connectés qui sont intensément utilisés pendant leurs loisirs. En 2019 (étude MIKE), 25% des enfants de 6 à 7 ans possédaient leur propre smartphone (15% en 2015), 60% entre 10 et 11 ans et 77% entre 12 et 13 ans. En outre, à 7 ans, 34% possédaient une tablette (12% en 2015). Aujourd’hui, en 2021, ces taux ont cru notablement, car lors du premier confinement lié à la crise sanitaire du Covid, les familles ont acquis massivement de nouveaux équipements numériques. Selon l’enquête JAMES 2020, 96% des enfants de 12-13 ans possèdent un smartphone, qui est utilisé quotidiennement pendant plus de 3 heures 10 la semaine par la moitié d’entre eux/elles et plus de 5 heures le week-end. L’étude relève que «la durée d’utilisation du portable ne présente aucune différence selon les tranches d’âge, le statut socioéconomique ou les régions géographiques». Par contre les filles l’utilisent plus intensément que les garçons.

Le besoin de procurer à tous les enfants une éducation aux médias est donc patent dès l’école primaire. Non seulement pour les préparer à la société de demain, comme on peut souvent le lire dans les argumentaires des autorités scolaires, mais pour leur permettre de faire maintenant le meilleur usage possible de ces formidables outils dans leur vie quotidienne.

Les conséquences sur la fracture numérique de la demande de moratoire

Les raisons données par le Collectif Rune-Genève dans sa pétition pour demander un moratoire du projet de formation par le numérique à l’école primaire sont les suivantes: plus-value pédagogique non démontrée, conséquences sur la santé des enfants, coût élevé des équipements et empreinte écologique négative.

Les aspects concernant la formation au numérique (soit l’éducation aux médias et à l’information) sont aussi abordés. Le Collectif Rune n’en conteste pas la nécessité et affirme que la «sensibilisation aux usages, aux réseaux sociaux, à l’intégrité numérique, à la fiabilité des informations, etc., sont autant de sujets essentiels qui peuvent être traités à l’école primaire sans que les élèves disposent d’une tablette». Mais peut-on apprendre à surfer hors de l’eau? Peut-on développer des compétences à utiliser les outils numériques sans les employer comme le pense le Collectif? On a vu que les classes étaient notablement sous-équipées à Genève.

Dans la page «école primaire et fracture numérique» de son site, l’association Rune reconnait que la fracture numérique porte moins sur le taux d’équipement que sur les compétences à tirer profit des ressources à disposition, donc que tous les élèves ne sont pas égaux en la matière. Cependant, dans sa pétition, citant un court extrait du rapport de l’OCDE (2015) Connectés pour apprendre? Les élèves et les nouvelles technologies, l’association fait sienne l’affirmation que «les nouvelles technologies à l’école ne sont pas d’un grand secours pour combler les écarts de compétences entre élèves favorisés et défavorisés». Pourquoi? Les deux phrases suivantes ne donnent pas de réponse, mais laissent entendre que la responsabilité éducative des familles serait engagée: «Plus le niveau socio-économique est bas, plus le numérique s’installe dans la chambre des enfants. Le problème ne situe donc pas au niveau de l’accès aux outils numériques».

L’argumentation donnée par l’association RUNE-Genève sur la page consacrée à la fracture numérique est très peu claire. Ce court texte d’environ une page amalgamant des propositions de manière douteuse est accompagné d’une liste de cinq références totalisant 790 pages! Cette accumulation intimidante de «preuves» a de quoi paralyser l’examen critique du lecteur ou de la lectrice.

Connectés pour apprendre?

Il vaut la peine de consulter l’étude de l’OCDE réalisée dans le cadre du programme PISA qui est la principale référence de la demande de moratoire de l’association RUNE-Genève. Les auteurs du rapport ne se limitent pas au constat que l’utilisation des nouvelles technologies en classe n’a pas permis selon l’enquête réalisée en 2015 de combler les écarts de compétences entre élèves favorisés et défavorisés, mais l’explique par les insuffisances de l’encadrement pédagogique: «la technologie peut permettre d’optimiser un enseignement d’excellente qualité, mais elle ne pourra jamais pallier un enseignement de piètre qualité». L’étude développe ensuite tout un argumentaire qui justifie l’introduction des technologies numériques dans l’espace de la classe de sorte que les élèves puissent «se familiariser avec les formats de textes accessibles sur Internet afin d’apprendre à naviguer sur le web de façon fructueuse et réfléchie». Ils estiment que «dans un monde où la technologie numérique est en passe de devenir le principal support de communication, les élèves doivent être capables de trouver et d’exploiter des informations en ligne».

Les auteurs mettent l’accent sur le fait que la technologie devrait être utilisée pour développer les méthodes pédagogiques dites actives «plaçant les apprenant-e-s au cœur d’un apprentissage actif, en offrant des outils pour les méthodes d’apprentissage par investigation et des espaces de travail collaboratif». D’autres possibilités d’apprentissage par l’expérience (learning by doing) développées depuis une trentaine d’années sont aussi évoquées. Il est crucial que les enseignants et les enseignantes soient des acteurs engagés de ce changement, tant dans la mise en oeuvre que du développement des innovations, insistent les auteurs.

Ce n’est donc pas d’un moratoire dont l’enseignement primaire à Genève a besoin, mais d’investissements massifs dans la formation du corps enseignant de l’école publique aux usages pédagogiques des technologies numériques. Des dizaines de millions seront nécessaires.


Références
> Pétition Demande de moratoire au sujet du projet du DIP – Etat de Genève – de formation par le numérique à l’école primaire, Secrétariat du Grand Conseil, 3 mai 2021.
> Association Rune-Genève (Réfléchissons à l’usage du numérique et des écrans).
> Laure Lugon, Genève enterre le numérique à l’école, Le Temps, 4 décembre 2019.
> Rapport d’activité du comité de la Société pédagogique genevoise 2019-2020.
> Anne Emery-Torracinta reconnaît dans Infrarouge une «erreur» dans les projets du numérique à l’école à Genève, Infrarouge, RTS, 4 décembre 2019.
> Département de l’instruction publique, de la formation et de la jeunesse (DIP), L’école au service de la citoyenneté numérique – Une vision pour l’instruction publique et le système de formation genevois, novembre 2018.
> G. Waller, L. Suter, J. Bernath, C. Külling, I.Willemse, N. Martel, & D. Süss, MIKE – Medien, Interaktion, Kinder, Eltern: Ergebnisbericht zur MIKE-Studie 2019, Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften (ZHAW), Zürich, 2019.
> J. Bernath, L. Suter, L. Waller, C. Külling, I. Willemse & D. Süss, JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse 2020, Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften (ZHAW), Zürich, 2020.
> OCDE, Connectés pour apprendre? Les élèves et les nouvelles technologies – Principaux résultats, 2015.
Les sites et documents ont été consultés le 13 septembre 2021


Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Conséquences de la suspension de l’éducation numérique dans l’enseignement primaire à Genève pour l’éducation aux médias», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 13 septembre 2021, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/consequences-de-la-suspension-de-education-numerique-dans-enseignement-primaire-a-geneve-pour-education-aux-medias


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)