L’enquête PISA 2018 révèle la faible utilisation des équipements numériques par les élèves à l’école


Éducation numérique • L’enquête PISA 2018 a mis en évidence la forte baisse des résultats en lecture des élèves en Suisse. La réalisation du test sur ordinateur a été mise en cause pour expliquer ce résultat. L’hypothèse la plus probable serait plutôt à chercher dans la faible utilisation des appareils numériques par les élèves. Les données de PISA permettent de mettre en évidence la place de l’utilisation des équipements numériques dans les activités scolaires en Suisse romande et du chemin qui reste à parcourir pour réaliser l’école numérique. La formation du corps enseignant est la condition essentielle pour renforcer l’éducation numérique.

Le programme PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) évalue tous les trois ans les performances scolaires des élèves de 15 ans en lecture, en mathématiques et en sciences des pays membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et d’autres pays associés. La lecture était le domaine principal de l’enquête PISA 2018.

Pour tenir compte des pratiques de lecture inhérentes au développement des médias numériques les élèves ont dû effectuer des tâches interactives dans un environnement Web simulé. En 2015 déjà le test avait été réalisé sur ordinateur. Si dans les domaines des mathématiques et des sciences naturelles, la performance moyenne des jeunes scolarisés en Suisse se situe au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE, en revanche en compréhension de l’écrit le résultat se situe un peu en-dessous, mais en chute de 25 points par rapport à l’étude PISA de 2012, dernier test effectué sur papier. C’est l’une des plus fortes baisses constatées dans les 70 pays partenaires. Près d’un élève sur quatre ne parvient pas à réaliser correctement les tâches les plus simples en compréhension de l’écrit. Le problème est très sérieux, car ces jeunes qui quittent la scolarité obligatoire auront des difficultés à réussir la suite de leur parcours de formation dans un environnement compétitif où la technique occupe une grande place comme en Suisse.

Selon les autorités helvétiques en charge de l’enquête PISA (swissinfo.ch), la réalisation du test sur ordinateur serait responsable des mauvais résultats des élèves en lecture. Le test étant le même dans tous les pays, on devrait alors constater une baisse généralisée des scores de compréhension de l’écrit. Ce n’est pas le cas. Si la moyenne comparée au dernier test effectué sur papier (2012) de la plupart des pays est en baisse, certains ont fortement progressé: Suède (+22), Jordanie (+20), Malaisie (+17), Macao, Pérou et Uruguay (+16), Slovénie (+14), Estonie (+7). Les mauvaises performances en lecture dans un environnement informatisé ne sont donc pas une fatalité. Comment expliquer alors cette baisse dans la compréhension de l’écrit des jeunes scolarisés en Suisse?

En Suisse, plus d’un élève sur deux (de 51% à 86% selon les disciplines) n’utilise jamais d’appareil numérique pendant les cours

Ce n’est pas faute d’équipements dans les écoles, car le ratio du nombre d’ordinateurs utilisés à des fins éducatives pour les élèves de 15 ans est proche de 1 et la quasi-totalité sont connectés à l’internet (Consortium PISA.ch). Par ailleurs, les directions qui ont aussi été interrogées lors du test estiment que l’infrastructure informatique de leur établissement est globalement satisfaisante. Paradoxalement, en ce qui concerne la lecture, les élèves qui ont utilisé des appareils numériques seuls durant les cours ont obtenu des scores significativement moins bons en compréhension de l’écrit que ceux qui n’en ont pas utilisé. Les meilleurs résultats ont été obtenus par les élèves des classes où seul-e l’enseignant-e en faisait usage. Ce qui peut laisser penser que l’utilisation d’appareils numériques a, intrinsèquement, des effets négatifs sur la performance scolaire des élèves. Cependant, la faible utilisation des équipements numériques dans les classes en Suisse est mise en évidence par les réponses des élèves. Plus d’un sur deux (de 51% à 86% selon les disciplines) n’utilise jamais d’appareil numérique pendant les cours (les élèves qui n’ont pas de cours dans la matière considérée n’ont pas été pris en compte). Dans la langue de scolarisation, qui est directement en lien avec le test de lecture, la non utilisation atteint 58%, tandis que 27% ont déclaré utiliser ces appareils de une à trente minutes par semaine. L’hypothèse la plus probable pour expliquer les faibles résultats en lecture des élèves qui ont utilisé des appareils numériques seuls durant les cours est que le manque d’encadrement conduit à une simple perte de temps.

Ces résultats sont ceux de l’ensemble de la Suisse. Mais qu’en est-il de l’usage des appareils numériques dans les établissements scolaires de Suisse romande?

Utilisation des appareils numériques dans les écoles de Suisse romande

Les résultats de l’enquête PISA 2018 révèlent que les élèves sont encore moins souvent appelés à utiliser des équipements numériques dans les classes de Romandie. Dans la plupart des disciplines environ 10% est appelé à faire un usage régulier d’appareils numériques pendant les leçons (voir le graphique). Cependant, ce qui frappe, c’est que plus des deux-tiers des élèves de 15 ans n’utilisent jamais d’appareil numérique pendant les cours pendant une semaine ordinaire. Le taux de non utilisation s’élève de 68% à 91% selon les disciplines. Dans les cours de français, qui est directement en lien avec le test de lecture, la non utilisation atteint 72% (une dizaine de pour cent de plus que la moyenne suisse), tandis que 17% ont déclaré utiliser des dispositifs numériques de une à trente minutes par semaine en classe et 12% pour une durée plus longue.

Précisons que l’enquête en Suisse romande a porté sur un échantillon de 1412 élèves de 52 établissements. La part brut de l’échantillon romand représente 22%, tandis que la part pondérée dans l’échantillon total est de 28% (Suisse alémanique 68%, Suisse italienne 4%). On ne peut donc pas faire plus qu’une observation de tendance des résultats de la Suisse romande par rapport à l’ensemble. Cependant, si la comparaison entre une région linguistique et les résultats au niveau national doit être effectuée avec précaution, les données montrent sans ambiguïté que dans les classes de Suisse romande les outils numériques sont relativement peu employés au quotidien pour apprendre et effectuer des tâches scolaires. Les élèves sont ainsi fortement limités dans la possibilité d’être confrontés à des situations enrichissantes en réalisant des tâches au moyen de logiciels spécifiques ou sur l’internet.

La qualité des infrastructures est évidemment très importante pour que l’utilisation de dispositifs numériques soit aisée. Les directions ont été invitées à donner leur avis sur la disponibilité des dispositifs numériques et la qualité des équipements de leur établissement. Près de 4 responsables de Suisse romande sur 5 ont estimé que l’infrastructure était globalement satisfaisante, tant en ce qui concerne le nombre d’appareils connectés pour l’enseignement, la puissance et la vitesse de connexion à l’internet de ceux-ci, ainsi que la disponibilité de logiciels appropriés en suffisance (voir le graphique). Les directions ont été un peu moins nombreuses à estimer que le nombre d’assistant-e-s techniques qualifié-e-s était suffisant. En revanche, près des deux-tiers des personnes interrogées considère que leur établissement n’est pas doté d’une plateforme en ligne efficace pour soutenir l’apprentissage (par exemple Moodle). Un pourcentage significativement plus élevé que celui de la Suisse dans son ensemble (49%).

Les directions d’établissement de Romandie sont près des deux-tiers (64%) à considérer que les enseignant-e-s disposent de suffisamment de compétences techniques et pédagogiques pour intégrer des appareils numériques dans leur enseignement (voir le graphique), cependant que plus d’un tiers pense le contraire (37%). Une même proportion estiment que les mesures incitatives mises en place pour que les enseignant-e-s intègrent des appareils numériques dans leur enseignement ne sont pas suffisantes. En revanche environ les deux-tiers des personnes interrogées considèrent que les enseignant-e-s disposent de suffisamment de temps pour préparer leurs cours en intégrant des appareils numériques (73%) et ont accès à des ressources professionnelles efficaces pour apprendre à utiliser ces appareils (65%).

Si les deux-tiers des directeurs et directrices de Suisse romande estiment que les conditions cadre (temps, ressources, compétences, incitations) sont satisfaisantes pour permettre l’intégration par le corps enseignant d’appareils numériques dans leur enseignement, cela ne veut pas dire que les enseignants et les enseignantes soient prêt-e-s pour encadrer l’emploi d’appareils numériques par leurs élèves. En effet, il faut distinguer l’emploi des outils numériques pour préparer des cours ou dispenser un enseignement devant la classe de l’encadrement des tâches pratiques des élèves dans un atelier multimédia ou pour des activités ponctuelles au moyen de tablettes mise à disposition par l’établissement. Accompagner des travaux pratiques en classe demande une assurance et des compétences pédagogiques et techniques bien plus grandes. La bonne connaissance des applications informatiques et des méthodes didactiques appropriées sont évidemment un prérequis pour guider les élèves dans leurs apprentissages. En outre, pour acquérir de l’expérience, le corps enseignant doit bénéficier de temps et de soutien. Utiliser un ordinateur pour projeter des diapositives ou passer un film vidéo n’est pas comparable à l’accompagnement d’une classe réalisant des constructions avec un logiciel de géométrie, le traitement et la visualisation graphique de données au moyen d’un tableur ou encore une recherche documentaire exigeante sur l’internet, par exemple.

Dans le cadre de l’enquête PISA, les élèves ont aussi été interrogé-e-s sur les types d’activités scolaires réalisées au moyen d’appareils numériques à l’école (voir le graphique). On peut constater que la proportion d’élèves qui ont déclaré ne jamais utiliser ou seulement une à deux fois par mois des équipements numériques domine largement les usages modérés ou plus intenses. Cette tendance est plus marquée en Suisse romande que pour la moyenne Suisse dans tous les types d’activités répertoriées. Surfer sur internet et chatter sont les activités les plus courantes en Romandie, suivie par l’utilisation du courrier électronique. Ces trois types d’activités sont celles qui dans la liste proposée sont susceptibles d’être le moins liées à la réalisation de tâches scolaires ou à la poursuite d’objectifs d’apprentissage. Bien que l’usage de services de messagerie instantanée puisse être un moyen pour pratiquer une langue étrangère ou pour interroger à distance des expert-e-s sur un thème scientifique ou culturel, il y a fort à parier que chatter soit plutôt pratiqué comme une activité de délassement par les élèves.

La communication par messagerie synchrone ou asynchrone sont les activités les plus prisées des élèves de Suisse romande, puisqu’elles sont pratiquées au quotidien par respectivement 22% et 17% des jeunes dans le cadre scolaire. On peut cependant constater que des activités fortement valorisées dans les discours sur le numérique à l’école comme faire des exercices (par exemple, pour le cours de langue étrangère ou celui de mathématiques) – formulations des questions de l’enquête PISA –, télécharger des documents sur le site web de l’école (l’intranet par exemple) ou y déposer des fichiers, utiliser les ordinateurs de l’école pour un travail de groupe ou pour communiquer avec d’autres élèves, déposer des travaux sur le site web de l’école, utiliser des applications éducatives ou des sites web éducatifs, faire ses devoirs sur un ordinateur de l’école ou encore utiliser des logiciels de simulation à l’école sont peu pratiquées par les élèves de 15 ans. L’écrasante majorité des élèves (de 80% à 90%) a déclaré ne jamais ou très rarement (1-2 fois par mois) réaliser une de ces dernières activités.

En conclusion, les réponses des élèves âgé-e-s de 15 ans à l’enquête PISA 2018 mettent en évidence qu’ils/elles font relativement peu usage des appareils numériques pour apprendre et effectuer des tâches scolaires bien que leurs établissements soient bien équipés. C’est très regrettable car l’utilisation de dispositifs numériques, outre l’enrichissement de la panoplie des moyens d’apprentissage et d’accès à des sources d’information, permet aux élèves de développer en situation leurs compétences médiatiques, si essentielles aujourd’hui. Il est donc fondamental que le corps enseignant utilise ces infrastructures avec leurs classes quotidiennement et encourage les élèves à les employer pour apprendre.

Le test PISA de compréhension de l’écrit a mis en évidence que le développement de compétences de lecture dans des environnements interactifs multimodaux variés et en renouvellement constant nécessite que les élèves puissent les utiliser sous la conduite de leurs professeur-e-s. C’est pourquoi le corps enseignant doit être encouragé à développer et mettre en oeuvre des scénarios pédagogiques tirant pleinement profit des médias numériques.

Une fois de plus, la récente enquête PISA met en évidence que sans les compétences pédagogiques et techniques nécessaires pour intégrer les dispositifs numériques au travail scolaire, un bon équipement informatique ne peut rien. Pour renforcer l’équité dans l’éducation publique et enrichir les processus d’enseignement et d’apprentissage, il faut absolument développer la formation initiale et continue du corps enseignant à l’éducation numérique, condition essentielle pour leur donner confiance et les convaincre d’intégrer ces moyens dans la pratique quotidienne de leurs élèves.


Mes vifs remerciements à l’Interfaculty Centre for Educational Research (ICER) de l’Université de Berne pour l’extraction de données réalisée à mon intention.

(Lire aussi mon article: «Aperçu sur l’enseignement de l’éducation aux médias à l’école en Suisse romande», 11 février 2020.)


Références
> PISA 2018, educa.ch, Institut suisse des médias pour la formation et la culture coopérative, 3 décembre 2019.
> Consortium PISA.ch (2019). PISA 2018: Les élèves de Suisse en comparaison internationale. Berne et Genève: SEFRI/CDIP et Consortium PISA.ch.
> Publication des résultats PISA 2018, Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI), communiqué de presse, 3 décembre 2019.
> Isobel Leybold-Johnson, PISA study finds Swiss students ‘still behind’ on reading, Dec 3, 2019, swissinfo.ch.
Les sites et documents ont été consultés le 29 janvier 2020.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)