La concurrence des médias sociaux, le manque d’intérêt pour l’actualité politique et sociale, l’évitement des nouvelles, le coût des abonnements, sont des facteurs souvent mentionnés pour expliquer l’érosion des publics de la presse. L’illettrisme et le manque de compétences informationnelles constituent un empêchement majeur rarement relevé. La moitié de la population est concernée.
La numérisation et l’informatisation des processus de production et de communication de l’information ont produit d’ores et déjà d’importants effets économiques, culturels et sociaux. Les interactions médiées par des algorithmes des individus entre eux et avec des machines à communiquer, ainsi que les applications de l’IA générative bouleversent l’expérience humaine et le rapport aux savoirs.
Pour une large partie de la population, les médias sociaux ont remplacé les médias d’information traditionnels (presse, radio, tv). En réaction, les médias ont investi les plateformes des géants de l’Internet pour diffuser des contenus au format adapté à celles-ci dans l’espoir de rétablir le lien avec des publics atomisés par leurs systèmes de recommandation.
Nouvelle menace sur les médias journalistiques, l’essor foudroyant des médias synthétiques couplés aux systèmes de personnalisation algorithmique des contenus constitue un nouveau paradigme informationnel qui est en train de bouleverser complètement la production, la diffusion et la réception de l’information.
Plusieurs facteurs expliquent l’érosion des publics de la presse d’information et les liens distendus ou rompus avec les médias locaux et régionaux. La concurrence des médias sociaux, ainsi que le manque d’intérêt et l’évitement de l’actualité sont les raisons les plus souvent mises en avant.
Les difficultés rencontrées par une large partie de la population pour accéder à l’information journalistique sont rarement évoquées. Le manque de ressources financières et de compétences linguistiques peuvent constituer un frein, voire un empêchement rédhibitoire. Notamment, le coût des abonnements à la presse et les verrous d’accès payant (paywall) qui interdisent l’accès au contenu d’un site web.
L’illettrisme et le manque de compétences informationnelles qui empêche une partie notable de la population de s’informer correctement n’est pas un sujet habituellement mis en relation avec la désaffection de la presse. Il le devrait car la situation d’être à l’âge adulte en grande difficulté pour lire, écrire, calculer et utiliser les outils numériques dans la vie quotidienne a des conséquences importantes sur l’accès à l’information.
La désaffection des médias d’information
Notre démocratie a besoin qu’une diversité de supports d’information journalistique subsistent et d’une population capable de s’informer pour assurer son bon fonctionnement. La numérisation et la concurrence des géants de l’internet ont affaibli les modèles économiques de la plupart des médias d’information et porté atteinte à leur viabilité. Mais phénomène culturel plus profond, auquel il sera très difficile de remédier, les dispositions vis-à-vis de l’actualité et les nouvelles manières de s’informer se sont diffusées dans toute la société.
Des médias d’information de qualité, reflétant la diversité des thèmes et des points de vue qui se font jour dans la société et disposant d’une vaste audience, sont indispensables à notre démocratie directe et à la cohésion sociale. Mais aujourd’hui, plus des deux tiers de la population sont très éloignés de l’actualité politique et sociale nationale, régionale et locale. La manque d’intérêt pour les médias traditionnels ne concerne plus seulement les jeunes, mais également leurs parents. Les initiatives d’aide à la presse des milieux politiques et économiques ne sont pas appropriées à la désaffection des médias d’information.
En effet on observe que la part des personnes chroniquement sous informées («indigents médiatiques») qui ne consomment que très peu de nouvelles (46%), et presque exclusivement via les médias sociaux, ne cesse d’augmenter. Elle a plus que doublé depuis 2009. C’est ce que nous apprend le rapport 2025 sur la qualité des médias du Centre de recherche Public et société (fög) de l’université de Zurich. C’est un problème fondamental pour notre démocratie. Si on ajoute à ce groupe les personnes qui se caractérisent par leur usage essentiellement tourné vers les nouvelles internationales («surfeur mondial») – environ une sur cinq – ensemble ces deux profils de consommation d’informations très éloignés de l’actualité nationale, régionale et locale réunissent aujourd’hui les deux tiers de la population suisse. Bien davantage encore chez les jeunes.
Que vaudrait pour notre démocratie le journalisme d’excellence, une presse indépendante, la diversité de l’offre éditoriale, la prospérité économique des entreprises médiatiques, si seule une petite partie de la population était en mesure d’en bénéficier pleinement?
Pour les médias d’information, rétablir le lien avec des publics potentiels atomisés dans la jungle des réseaux sociaux n’est pas une mince affaire. D’autant plus que la presse doit chercher à conserver le public vieillissant qui lui est resté fidèle.
Parmi les principaux facteurs couramment cités pour justifier la désaffection de la presse, outre la concurrence des médias sociaux, le manque d’intérêt pour l’actualité et l’évitement des nouvelles (news avoidance) sont souvent mentionnés.
Manque d’intérêt et évitement de l’actualité
Le rapport Reuters Institute Digital News Report 2025 Länderbericht Schweiz nous apprend que l’utilisation des médias d’information et l’intérêt pour l’actualité sont en baisse sur le long terme en Suisse. La proportion de personnes très intéressées par l’actualité est de 55% en Suisse alémanique et de 48% en Suisse romande. Les données qui suivent concernent la Suisse romande (voir les graphiques). Dans cette région, environ 40% des personnes interrogées se disent très intéressées par l’actualité dans le groupe de personnes âgées de 18 à 44 ans, une sur deux à partir de 45 ans.
En revanche, les personnes qui ont déclaré n’être pas du tout ou pas très intéressées par l’actualité sont 15% en moyenne. Cette proportion est plus grande chez les femmes (20%) que les hommes (10%), ainsi que chez les personnes de moins de 45 ans (environ une sur cinq) que chez les personnes plus âgées (environ une sur dix).

Mais l’intérêt pour les nouvelles locales est bien moindre et les différences particulièrement marquées selon l’âge. C’est ainsi que les personnes âgées de 18 à 24 ans ont été 31% à se déclarer très intéressées par les nouvelles de leur région, tandis qu’elles sont près du double (58%) chez les plus de 55 ans. La tendance est inverse en ce qui concerne le désintérêt, qui est bien plus élevé chez les jeunes générations. 31% des personnes âgées de 18 à 24 ans et 26% pour des 25-34 ont dit leur désintérêt pour l’actualité locale, alors que cette proportion passe à 16% pour les 35-44 ans, 13% pour les 45-54 ans et 10% pour les plus de 55 ans. A noter que la même tendance peut être observée en Suisse alémanique.
En revanche, on constate la même orientation selon le niveau de formation tant en ce qui concerne l’actualité en général, que l’actualité locale. Plus le niveau du diplôme est élevé, plus grand est l’intérêt pour l’actualité et bas le désintérêt pour celle-ci, et inversement.
Les personnes qui ont manifesté un petit intérêt pour l’actualité en se déclarant «plutôt intéressées» sont 30 à 40% selon le groupe considéré. Cela permet d’imaginer, si l’on fait preuve d’optimisme, que des actions appropriées et résolues pourraient permettre d’augmenter le public des médias d’information journalistique.

L’évitement de l’information (news avoidance) est un facteur important de renoncement aux nouvelles. Le rapport Reuters Institute Digital News Report 2025 indique que la proportion de personnes qui renoncent souvent à s’informer sur l’actualité s’élève à 40% en Suisse. Cela correspond à la moyenne internationale où cette tendance est à la hausse ces dix dernières années. Ce taux est d’un peu plus d’un tiers chez les personnes âgées de 18 à 24 ans et de plus de 55 ans, alors qu’elle est de plus de la moitié chez les 25 à 54 ans. L’évitement de l’information est pratiquement identique chez les deux sexes.
Les raisons les plus fréquemment invoquées par les Suisses et les Suissesses pour expliquer l’évitement des nouvelles sont: l’influence négative sur l’humeur personnelle (42%), les sujets concernant les guerres et les conflits trop fréquents (40%), la fatigue informationnelle (35%). Les raisons invoquées de renoncement à s’informer sur l’actualité qui viennent ensuite sont: les informations qui ne semblent pas pertinentes (26%), la trop grande fréquence de reportages politiques (25%), l’incapacité à tirer parti des informations (19%) et la difficulté à les comprendre (12%).
Les derniers motifs donnés d’évitement de l’information laissent penser que les personnes interrogées ne sont pas à l’aise avec les formats et les contenus proposés. Cependant, l’étude montre que l’évitement régulier des actualités est également fréquent chez les personnes qui s’y intéressent beaucoup.
La littératie informationnelle, un ensemble de compétences essentielles
Aujourd’hui, illettrisme et compétences informationnelles insuffisantes sont liés. L’illettrisme qualifie «la situation de personnes qui, bien que régulièrement scolarisées, n’ont pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture et/ou de l’écriture pour être autonomes dans les situations simples de la vie privée ou professionnelle». Aujourd’hui, à ces capacités à lire et à écrire on ajoute les compétences de mathématiques élémentaires et les compétences numériques de base (utilisation des technologies de l’information et de la communication) qui concernent «l’aptitude à utiliser des applications et des programmes sur différents appareils (ordinateur, écran tactile, smartphone, automate à billets, etc.) pour consulter, modifier et/ou créer des contenus». Ensemble ces trois domaines constituent en Suisse les Compétences de base des adultes, selon la Loi fédérale sur la formation continue (LFCo, art. 13). La Confédération et les cantons, associés aux organisations du monde du travail, ont pour objectif de favoriser et de maintenir l’acquisition des compétences de base des adultes dans le cadre d’offres de formation continue.
Ces compétences de base sont aujourd’hui insuffisantes pour rendre compte des besoins de compétences informationnelles dans un environnement médiatique où dominent les médias sociaux, vecteur majeur d’infox, et les usages débridés de l’IA générative. Les organismes et consortiums internationaux qui se préoccupent des capacités de la population en la matière ont retenu une définition plus large.
En effet, l’OCDE défini la littératie comme «la capacité d’accéder à des textes écrits, de les comprendre, de les évaluer et d’y réfléchir afin d’atteindre ses objectifs, de développer ses connaissances et son potentiel, et de participer à la société». Cette définition élargi et précise la définition courante qui définit la littératie comme l’aptitude à lire, à comprendre un texte et à utiliser l’information écrite dans la vie quotidienne (Le Robert).
La définition de la littératie retenue par l’OCDE spécifie les attentes en matière informationnelle des adultes et constitue le fondement de la «culture de l’information». Cette définition est utilisée dans le cadre du programme international pour l’évaluation des compétences des adultes (Programme for the International Assessment of Adult Competencies – PIAAC) qui porte aussi sur deux autres domaines: la numératie et la résolution adaptative de problèmes.
L’enquête PIAAC a beaucoup de similitudes avec le programme international pour le suivi des acquis des élèves PISA qui concerne les écoliers et les écolières âgées de 15 ans, mais porte sur la population âgée de 16 à 65 ans. Les résultats aux tâches proposées sont évalués selon cinq niveaux de compétences numérotés de 1 (faible) à 5 (fort), plus un pour les personnes qui n’ont pas atteint le niveau 1 de littératie. C’est sur ce niveau 1 attestant de faibles compétences que se fondent communément les réflexions sur l’illettrisme et ses conséquences sur l’intégration professionnelle et sociale.
Les situations élaborées pour tester les compétences des adultes dans le cadre du programme PIAAC requièrent la capacité d’interpréter des contenus textuels et iconiques dans un environnement interactif. En effet, l’utilisation de tablettes contraint les participant-e-s à appréhender les informations et à réaliser les tâches demandées dans un environnement numérique multimodal. Des savoir-faire pour rechercher des renseignements dans différents contextes sont aussi nécessaires pour réussir les tests en numératie et en résolution adaptative de problèmes. Les aptitudes évaluées par le programme PIAAC, dépassent donc le déchiffrement de textes, ce sont des compétences informationnelles. On est passé, sans que cela soit clairement annoncé, de la littératie à la littératie informationnelle (information literacy).
L’OCDE déclare dans le document de référence du programme PIAAC Les adultes possèdent-ils les compétences nécessaires pour s’épanouir dans un monde en mutation? que le besoin de compétences «fondamentales» en traitement de l’information est devenu plus pressant dans les sociétés contemporaines qui connaissent un changement économique et social brusque et spectaculaire. La nécessité de développer les compétences informationnelles pour accompagner le déploiement des applications d’intelligence artificielle est soulignée. En ce qui concerne les compétences en littératie, l’OCDE précise que «l’extraction des informations pourrait passer au second plan au profit de la construction des connaissances, comme appréhender l’ambiguïté et distinguer ce qui relève des faits ou de l’opinion». Le document met en évidence l’importance de ces compétences informationnelles dans «l’océan d’informations en ligne qui s’est substitué aux médias traditionnels et dans lequel les adultes doivent s’orienter pour trouver des renseignements» (je souligne).
Le rôle des compétences de base en littératie et numératie en matière de formation de l’opinion publique et leur incidence sur les résultats de votation et les décisions politiques dépassent largement l’échelle individuelle, explique encore l’OCDE, qui précise que «de vastes pans de la population soient dépourvus des compétences de base permettant de participer pleinement aux processus sociaux et démocratiques complexes peut avoir des conséquences désastreuses sur la société au sens large».
En effet, aujourd’hui les réseaux sociaux permettent à tout un chacun de diffuser et de rediffuser sans effort des messages à un grand nombre de personnes, relayant possiblement ainsi désinformation et fake news. C’est particulièrement grave, puisque comme on l’a rappelé plus haut, les deux tiers de la population suisse est très éloignée des médias régionaux, sans avoir acquis pour autant des compétences informationnelles suffisantes.
Quel niveau de compétences faut-il avoir pour lire la presse?
Si l’on convient que des compétences informationnelles solides sont nécessaires pour s’orienter dans le cyberespace et être capable de rechercher, décoder, comprendre, évaluer une multiplicité de contenus médiatiques, quelles aptitudes minimales faut-il disposer pour tirer pleinement parti de la presse en ligne ou imprimée?
Est-il suffisant d’avoir atteint le niveau 1 en littératie de l’évaluation du programme international pour l’évaluation des compétences des adultes PIAAC? Les relativement faibles compétences en lecture acquises à ce niveau sont-elles suffisantes pour appréhender un contenu diversifié présentant des faits et des opinions dans un dispositif de présentation hiérarchisé complexe riche en éléments visuels de distinction? On peut en douter.
Une table ronde intitulée «L’information écrite à l’épreuve de l’économie de l’attention» organisée dans le cadre du salon spécialisé Presse et médias au futur en décembre 2025 à Paris, a remis en question l’interprétation des rapports PIAAC et PISA en ce qui concerne la lecture. En cause, justement, l’évaluation des difficultés de lecture qui serait sous-estimée par ces rapports selon les participants. Pour Emmanuel Parody, analyste et consultant média, si l’on additionne les niveaux 1 et 2 de l’étude PIAAC, près de 60% des adultes sont en France en difficulté pour lire sur les écrans. Le spécialiste estime que c’est une «catastrophe», aujourd’hui sous-estimée, car une partie majeure de la population ne peut accéder à l’écrit complexe.
En Suisse, selon les données mises à disposition sur l’enquête PIAAC par l’Office fédéral de la statistique (OFS), 50% de la population est concernée par un niveau de compétences ne dépassant pas le niveau 2 sur cinq en littératie selon l’échelle PIAAC. En comparaison internationale, la moyenne de l’OCDE est de 57%, le plus bas taux est observé en Finlande 29% (donc 70% ont des capacités supérieures au niveau 2), tandis que l’Allemagne a un taux identique à la Suisse.
En Suisse, on constate de très grandes disparités sociodémographiques, en particulier selon le niveau de formation, l’âge (voir les tableaux) et le profil migratoire. En ce qui concerne le niveau de formation, 70% des personnes qui ont au plus terminé leur scolarité obligatoire sont concernées (44% au niveau 1, 26% au niveau 2), alors que les diplômé-e-s des hautes écoles sont encore 24% (5% au niveau 1, 19% au niveau 2) à ne pas disposer de compétences plus élevées.

On ne peut qu’être frappé par le fait que 22% des personnes du niveau de l’école obligatoire n’atteignent pas le niveau 1. Ce qui veut donc dire qu’elles ne peuvent au mieux que déchiffrer le sens d’une phrase. La répartition selon la région d’origine explique ce résultat. En effet, la population issue de l’immigration de plus de 15 ans en Suisse est de 41% (1re génération 33%, 2e génération 8%).
Les personnes de nationalité suisse ou nées en suisse, ainsi que celles issues des pays voisins, sont peu concernées par l’illettrisme (respectivement 4% et 7%), alors que la population immigrée (allophone en majorité), est très touchée (autres pays européens 25%, reste du monde 41%). On constate le même phénomène en ce qui concerne la population dont le niveau de compétence ne dépasse pas le niveau 2. Si 44% des personnes de nationalité suisse ou nées en suisse entrent dans cette catégorie (pays voisins, même taux), les personnes immigrées d’autres pays européens et du reste du monde représentent la plus grande partie de ces populations (respectivement 79% et 90%).
En ce qui concerne l’âge, les personnes âgées de 16 à 25 ans sont 37% à ne pas dépasser le niveau 2, alors que ce pourcentage croît avec des groupes plus âgés de population pour atteindre 67% chez les 56-65 ans.

A noter que les personnes qui ont dépassé l’âge d’occuper un emploi, mais qui néanmoins sont nombreuses à être appelées à voter, qui s’informent et prennent part à la discussion quotidienne dans la société, et sont souvent associées à l’éducation de leurs petits-enfants, sont exclues de l’enquête PIAAC.
On peut aussi relever que l’utilisation de tablettes et le contenu interactif de l’environnement d’examen a probablement eu des effets sur les résultats de la réalisation des tâches elles-mêmes. Les personnes moins à l’aise avec les équipements numériques, en particulier les personnes les plus âgées qui n’ont pas grandi avec l’Internet, peuvent avoir vu leurs résultats péjorés par la situation d’évaluation des compétences. Mais c’est néanmoins révélateur de l’état de la société en matière d’usage d’environnements informatisés et donc de leurs compétences informationnelles.
Mais un niveau 2 de compétences est-il suffisant pour naviguer dans la jungle de l’internet et des médias sociaux où désinformation, infox et production de médias synthétiques dopés à l’IA côtoient les médias journalistiques traditionnels?
Est-ce que le niveau 3 de compétences informationnelles ne serait pas requis par ce nouveau paradigme informationnel? En effet, ce n’est qu’au niveau 3 que la description des compétences de l’enquête PIAAC mentionne des savoir-faire qui dépassent la compréhension d’un texte plus ou moins long sans grande difficulté, où l’interprétation du texte est guidée par des questions. Au niveau 3 les répondant-e-s doit avoir la capacité de réaliser des analyses. Il vaut la peine de mentionner la description des caractéristiques de ces compétences de lecture. A ce niveau, les adultes sont «en mesure de comparer et d’évaluer plusieurs fragments d’information issus du texte en tenant compte de leur pertinence ou de leur crédibilité». Mais sont aussi capable de prendre en compte des informations contradictoires issues de plusieurs pages, voire de plusieurs sources. Pour réussir les tâches de ce niveau, «il est essentiel de comprendre les structures textuelles et rhétoriques, […] du vocabulaire poussé, voire inconnu, ainsi que structures argumentatives». Les répondant-e-s doivent souvent «procéder à des inférences de plusieurs ordres et «écarter des informations qui sont incorrectes ou hors sujet». Des tâches plus complexes peuvent parfois être proposées sans consigne claire concernant la marche à suivre.
«L’écrit, c’est fini»
Les experts réunis dans le cadre de la table ronde du salon spécialisé Presse et médias au futur s’accordent pour penser que le niveau de compétence en lecture des classes populaires a baissé et que la crise de l’écrit s’inscrit dans le contexte de l’économie de l’attention. Bruno Patino, président d’Arte et par ailleurs auteur de plusieurs ouvrages remarqués sur la question, relève qu’on est passé de «l’action active de s’informer au fait d’être informé de manière passive, du pull au push». Pour lui, deux compétences fondamentales se sont effondrées, la capacité à comprendre les liens de causalité et la capacité d’abstraction: «Quand vous êtes bombardé de messages en permanence, les liens de causalité sont de moins en moins palpables; la capacité d’abstraction diminue».
Pour Emmanuel Parody «si vous êtes patron d’un média papier qui veut toucher les classes populaires, cela veut dire que l’écrit, c’est fini, c’est la vidéo qui prend le relais». C’est aller un peu vite en besogne, car la place prise par la vidéo pour s’informer et se divertir est certes considérable, mais des formes concurrentes coexistent. Pour Bruno Patino, on a d’un côté la vidéo «qui stimule, qui explique, qui donne des clés de compréhension», et de l’autre celle «qui sature, qui fragmente, qui brise l’attention en micro-impulsions». Il explique que les médias ont la responsabilité d’utiliser la vidéo non pas pour flatter les sens, mais pour expliquer et narrer. Il relève que des formats didactiques comme Le Dessous des cartes, émission de géopolitique d’Arte qui repose sur la présentation de cartes et de graphiques, a un succès considérable. Le problème n’est donc pas la vidéo, mais la manière dont on l’utilise.
A noter qu’un autre magazine didactique remarquable d’Arte Le Dessous des images explore l’histoire d’une photographie d’actualité, la vision du monde qu’elle véhicule, son contexte de réalisation, de diffusion et de réception, au moyen d’une riche variété de documents.
Ces deux programmes qui font la part belle au texte, sous forme de présentations face caméra, de commentaires, d’extraits de documents et de sous-titrages, rappellent qu’il est possible de réaliser des contenus riche en information reposant à la fois sur le texte et sur l’image. A condition cependant de disposer de plus que quelques secondes.
Face aux défis du chaos informationnel généré par les médias sociaux et les applications de l’IA pour l’information journalistique, comme la conclusion du compte rendu de cette table ronde le propose, il faut inventer des formats hybrides multisupports pour tenir compte des habitudes de consommation et pour espérer ramener des publics vers la presse.
La moitié de la population est concernée par l’illettrisme et le manque de compétences informationnelles. C’est un facteur fondamental qui devrait être mis au centre des stratégies de reconquête de la masse des publics qui sont maintenant éloignés des médias d’information régionaux et des sources d’information journalistique.
Mes vifs remerciements aux auteurs de l’étude Reuters Institute Digital News Report 2025 Länderbericht Schweiz (fög, Université de Zurich) pour l’extraction de données réalisée à mon intention.
Références
> Mark Eisenegger, Daniel Vogler, Linards Udris, Maude Rivière, Yearbook 2025 The Quality of the Media Main findings, Research Center for the Public Sphere and Society (fög), University of Zurich, 30.10.2025.
> Linards Udris, Maude Rivière, Daniel Vogler et Mark Eisenegger, Reuters Institute Digital News Report 2025 Länderbericht Schweiz, fög – Forschungszentrum Öffentlichkeit und Gesellschaft, Universität Zürich, 17.06.2025.
> Fédération suisse Lire et Ecrire, Lire, écrire, expression orale et illettrisme, kompetence.ch.
> Confédération suisse, Loi fédérale sur la formation continue (LFCo), entrée en vigueur le 1er janvier 2027.
> OCDE, Les adultes possèdent-ils les compétences nécessaires pour s’épanouir dans un monde en mutation? Evaluation des compétences des adultes 2023, Etudes de l’OCDE sur les compétences, Editions OCDE, Paris, 2024.
> Méta-media, Liens vagabonds: un recul net de la capacité de lecture, «une catastrophe sous-estimée», France Télévisions, 6 décembre 2025.
> Office fédéral de la statistique (OFS), Compétences en littératie, numératie et résolution de problèmes des adultes en Suisse (PIAAC): données des graphiques et des tableaux, 10 décembre 2024.
> Office fédéral de la statistique (OFS), Population selon le statut migratoire.
Les sites et documents ont été consultés le 5 février 2026
Modèle pour citer cet article:
Domenjoz J.-C., «Médias d’information: le défi de l’illettrisme informationnel», Éducation aux médias et à l’information [en ligne], 5 février 2026, consulté le date. https://educationauxmedias.ch/medias-information-le-defi-de-illettrisme-informationnel
Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Éducation aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | Éducation numérique | educationauxmedias.ch