Pour une formation au numérique continue et obligatoire

L’égalité des chances et la participation de tous est un des quatre objectifs principaux de la stratégie «Suisse numérique» du Conseil fédéral. Comment faire du numérique un levier de participation sociale et de développement pour toute la population? Caritas plaide pour que la formation continue au numérique soit aujourd’hui rendue obligatoire comme l’école l’a été jadis.

On ne compte plus les déclarations sur la nécessité de développer l’éducation numérique à l’école et dans la formation professionnelle. Personne ne conteste que l’adaptation des filières de formation et l’intensification de la formation continue sont nécessaires dans un contexte d’innovations technologiques et de compétition mondialisée.

Disposer de compétences de base numériques et médiatiques est reconnu comme une nécessité pour participer activement à la vie sociale et professionnelle. L’utilisation des technologies de l’information et de la communication a été ajoutée au nombre des compétences de base dans la loi fédérale sur la formation continue (LFCo) du 20 juin 2014, en complément de la maîtrise d’une langue nationale et du calcul.

La littératie médiatique et informationnelle a été intégrée en Suisse romande dans le plan pour l’«éducation numérique» adopté par la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).

L’égalité des chances et la participation de tous est un des quatre objectifs principaux de la stratégie «Suisse numérique» du Conseil fédéral d’avril 2016. On l’ignore souvent, cette politique a déjà 20 ans mais la fracture numérique des usages ne se réduit pas. Des projets sont élaborés, mais ils manquent d’ampleur et singulièrement de moyens. Un exemple. Le Conseil fédéral a adopté en novembre 2017 un programme d’encouragement des compétences de base sur le lieu de travail dans le but de «permettre aux travailleurs d’acquérir les outils nécessaires pour se maintenir dans la vie professionnelle» dans la perspective de la numérisation, de l’automatisation et de l’évolution des processus d’organisation du monde du travail. Des contributions fédérales d’un montant total de 15 millions a été budgété pour la période 2017 à 2020. A la mi-novembre 2018, 1200 personnes avaient pris part au programme, soit 0,08% de la population reconnue pour manquer de compétences de base dans le domaine des usages du numérique, estimée à 1,5 million (Fédération suisse pour la formation continue).

(Lire mon article «Suisse numérique: carton jaune pour la formation continue», 7 décembre 2018)

Comment faire du numérique un levier de participation sociale et de développement pour toute la population? Comment s’assurer qu’une culture numérique et médiatique de base se diffuse bien dans toute la société?

Il faut aller au delà des campagnes de promotion, des incitations, des mesures ciblées s’adressant à des groupes limités de population. Pour que la littératie numérique de toute la population devienne une réalité, il faut prendre d’autres mesures plus radicales. Lors du forum de Caritas Suisse 2019 consacré à «La numérisation et ses conséquences sociales» (25 janvier à Berne), son directeur Hugo Fasel a plaidé pour que la formation continue au numérique soit rendue obligatoire, à l’instar de la scolarité qui a été reconnue comme une condition de la démocratie et une nécessité de la société industrielle au XIXe siècle.

Pour Caritas la numérisation ne doit pas être envisagée comme une «force naturelle» à laquelle nous sommes livré-e-s sans défense, mais doit être contrôlée et régulée par un processus politique: «nous devons nous demander comment, politiquement, on peut contrôler et façonner le processus de numérisation de telle sorte que ce dernier ne mine pas la solidarité sociale, ne favorise pas l’exclusion sociale, n’affaiblisse pas la participation démocratique et comment mettre un frein à l’abus du pouvoir numérique par des acteurs publics ou privés» a déclaré Mariangela Wallimann-Bornatico, présidente de Caritas Suisse lors du forum.

La proposition de rendre la formation continue obligatoire n’est pas nouvelle. Hugo Fasel, alors conseiller national, avait déjà déposé une initiative parlementaire sur ce thème en 2007 qui prévoyait que les employeurs financent trois jours de formation continue par an imposée à l’ensemble des employés et employées. La majorité de la commission qui l’a examinée n’avait pas donné suite à ce projet estimant qu’il revenait aux partenaires sociaux d’établir des règles concernant la formation de leurs collaborateurs.

La responsabilité individuelle conférée à chacun par la loi sur la formation continue (LFCo) n’est pas propice à l’égalité

Cette proposition a gardé toute sa valeur aujourd’hui. Il faut réfléchir sans tarder aux moyens de concrétiser une éducation au numérique pour tous. La responsabilité individuelle conférée à chacun par la loi sur la formation continue (LFCo) n’est pas propice à l’égalité, bien au contraire. En effet, la moitié seulement de la population a pris part à des activités de formation continue en 2016 (Office fédéral de la statistique). On constate que la non participation varie fortement selon le niveau de formation, de 15% chez les personnes bénéficiant d’un niveau tertiaire à 64% chez les personnes de niveau école obligatoire. La formation continue creuse les inégalités, alors qu’elle devrait les réduire. Le manque de formation est une des causes fondamentales de la pauvreté en Suisse, comme l’a rappelé Caritas. Par ailleurs, la part des cours d’informatique dans l’ensemble des thèmes de cours de formation continue fréquentés par la population de 25 à 64 ans est inférieur à 10%. Le constat est sans appel. Il faut rendre la formation continue au numérique obligatoire pour tous.


Références
> La CIIP se donne un «Plan d’action en faveur de l’éducation numérique», Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), 6 décembre 2018.
> Forum 2019: la numérisation et ses conséquences sociales, le Forum de Caritas, Caritas Suisse.
> Almanach social 2019: La numérisation – et l’individu dans tout ça? Éditions Caritas, Lucerne, janvier 2019.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)