Usages pédagogiques de Twitter: le journal de classe oui, la twictée non!

Employer un média pour faire une dictée est une aberration. En revanche, la réalisation d’un journal de classe favorise l’autonomie et la créativité des élèves. Problème, le monde scolaire ne semble pas prêt à utiliser Twitter.

Article publié initialement dans mon blog «Education et médias» (portail de L’Hebdo) le 15 avril 2015

Un nouvel usage des réseaux sociaux est l’objet d’un intérêt dans le cadre scolaire: la «twictée». Mot-valise formé par la fusion de «twitter» et de «dictée».

La twictée consiste en un dispositif mettant en relation plusieurs classes pour un travail collaboratif de correction d’un texte et d’apprentissage de règles d’orthographe. La dictée consiste en un texte de 140 caractères maximum (format d’un tweet) choisi par les enseignant-e-s qui participent au projet. Lequel consiste en bref pour les élèves à corriger le texte de la dictée d’autres classes de l’espace francophone à l’aide de «twoutil», des règles d’orthographe rédigées elles aussi sous forme de textes courts de 140 signes. Les échanges se font dans un espace protégé des regards avant la publication finale des textes corrigés sur le compte Twitter des classes respectives.

Twitter est un média permettant de diffuser très simplement des messages comprenant texte, image ou vidéo. C’est à la fois un blog et un outil de réseautage. Son usage pour la diffusion d’information par les médias de masse et comme support à des actions de marketing est en plein développement. Une récente manifestation à Zürich, le World Web Forum, a mis en évidence l’intérêt des professionnels de la communication pour cette plateforme. Le CERN a été primé.

Employer un moyen de communiquer et d’informer pour faire une dictée est une aberration. Les zélateurs et zélatrices de cette pratique didactique mettent en avant que l’analyse d’un texte au moyen de Twitter amène les élèves à développer leur réflexion, leur capacité à collaborer et à effectuer du travail précis (article de 24Heures). Ils insistent pour dire que l’exercice est attrayant, motivant, ludique… Vraiment? Est-ce que cet usage serait jugé intéressant par des élèves utilisant le numérique au quotidien dans le cadre scolaire? Il est permis d’en douter.

Utiliser Twitter pour favoriser l’autonomie et la créativité des élèves de nos écoles devrait bien plutôt être encouragé. Le journal de classe représente l’exemple type d’un usage approprié de Twitter. La production et la publication par les élèves de contenus présentés sous la forme de textes brefs, d’images, voire de vidéos, en rapport avec leur contexte de vie et d’apprentissage permettrait de les mobiliser. Ecrire un texte que l’on a rédigé pour un lecteur ou une lectrice concrète fait sens. La concision du format requiert d’apprendre à résumer son propos pour communiquer l’essentiel, de soigner la qualité du contenu et de la forme, donc de prendre soin de l’orthographe. Par ailleurs, outre les compétences de langue (français, allemand, etc.), ce travail permettrait de tisser des liens entre disciplines et de sensibiliser naturellement les élèves aux problématiques d’éducation aux médias du Plan d’étude romand par une activité de communication authentique (fiche pédagogique).

Le contenu? Tout ce qui est susceptible de préparer, élargir ou prolonger le travail réalisé en classe au moyen d’un outil de microblogging, donc présentant les caractéristiques d’un blog: suivi d’un projet de classe, chronique de la vie de l’école ou du quartier (du village), observations scientifiques, présentation de ressources intéressantes, revue de presse (voir notre étude sur les usages des blogs à l’école).

Pour ce faire, il est nécessaire évidemment que les enseignants et enseignantes ne craignent pas d’ouvrir leur classe sur le monde. Il faudrait aussi que l’ouverture de comptes sur les réseaux sociaux ainsi que l’usage des blogs soient encouragés à large échelle par les autorités scolaires.

Petit problème. L’intérêt du corps enseignant pour ce média semble être très faible en Suisse romande. Un tweet posté récemment sur le compte de la Semaine des médias (e-media, Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin – CIIP) révélait que moins de 5% de ses quelques 450 abonné-e-s étaient des enseignant-e-s. Or selon l’étude JAMES 2014, 49% des jeunes entre 12 et 19 ans possèdent un compte sur Twitter en Suisse romande. Un indice (de plus) du décalage entre les usages des jeunes et le monde scolaire.


Références
> Le prix du meilleur compte Twitter en Suisse décerné au CERN, CERN, 12 mars 2015.
> Yseult Théraulaz, La Twictée séduit une classe spécialisée, 24heures, 23 mars 2015 (en ligne).
> Daphnée Dion-Viens, Après la dictée, place à la twictée, Le journal de Québec, 10 mars 2015 (en ligne).
> Cécile Desbois, Créer un journal Twitter en classe, fiche pédagogique, e-media, 2014.
> Jean-Claude Domenjoz et Charles Lachat, Blogs à l’école, Service Ecoles-Médias, Genève, 2006.
> Isabel Willemse et al. (2014). JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse, Zurich: Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW).


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)