Le plan d’alphabétisation numérique du Conseil fédéral a vingt ans

Suisse numérique • On a tendance à l’oublier, il y a vingt ans déjà le gouvernement suisse lançait son premier plan d’alphabétisation numérique de toute la population. Si aujourd’hui tout le monde est équipé et connecté dans le pays, il en va tout autrement en ce qui concerne la capacité à utiliser avec compétence les médias numériques de tout un chacun. De nombreuses voix préconisent des mesures de formation pour favoriser la transition numérique en Suisse. Trois conditions pour le succès de ce plan ne sont cependant jamais mentionnées.

Cet article a été publié initialement le 8 janvier 2018 dans le quotidien Le Temps, pages Débat et Opinion, avec un titre de la rédaction.

Le Conseil fédéral préconisait en 1998 la formation de toute la population au numérique dans son plan «stratégie pour une société de l’information en Suisse». Vingt ans plus tard, alors que son quatrième plan est en cours, on peut mesurer l’écart entre les intentions et la réalité.

En avril 2016, le Conseil fédéral a divulgué son quatrième plan pour la numérisation de la Suisse, la stratégie «Suisse numérique». Le 20 novembre dernier, 700 représentant-e-s de tous les milieux de la société suisse ont participé à une conférence nationale à Bienne. L’importance de cette manifestation était soulignée par la présence de deux membres du gouvernement, la présidente de la Confédération Doris Leuthard et le Conseiller fédéral en charge du Département de l’économie, de la formation et de la recherche, Johann Schneider-Ammann.

Depuis 1998, le Conseil fédéral a mis à jour sa stratégie pour le développement numérique de la Suisse à trois reprises, en janvier 2006, en mars 2012 et finalement au printemps 2016.

Le nouveau plan du Conseil fédéral vise à atteindre quatre objectifs principaux qui concernent l’économie, l’égalité des chances, la sécurité et le développement durable. L’égalité des chances et la participation de tous et de toutes est donc un des quatre buts essentiels du gouvernement. Toute la population suisse doit pouvoir accéder à une infrastructure de réseau de qualité, à des contenus et services innovants, mais aussi «savoir utiliser les TIC de manière compétente, sûre et responsable». Condition pour le gouvernement de «la participation de tous à une société démocratique et informée».

Dans le premier plan stratégique pour une société de l’information de 1998, le Conseil fédéral déclarait déjà que le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) présentait des atouts pour la Suisse, mais aussi des risques d’exclusion et d’inégalités sociales, auxquels l’Etat devait veiller en cherchant à renforcer les facteurs d’intégration. Une vaste campagne de formation devait être réalisée pour préparer l’ensemble de la population suisse aux nouvelles exigences de la société numérique. Le plan prévoyait de donner une formation appropriée au corps enseignant pour lui permettre d’utiliser les TIC en classe avec les élèves. La «campagne de formation tous azimuts» préconisée a fait long feu.

En effet, si vingt ans après le lancement du premier plan, la quasi totalité de la population suisse est équipée et connectée, il en va autrement en ce qui concerne la capacité à utiliser avec compétence les médias numériques de tout un chacun et du corps enseignant. Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), la fracture numérique des usages ne se réduit pas. De fortes disparités existent selon l’âge, le revenu et le niveau de formation. L’OFS a conçu un indice de compétence internet qui est fonction du nombre d’activités réalisées en ligne parmi un choix de six usages de base. Le pourcentage de personnes disposant d’expérience dans trois des six usages de base retenus, soit des «compétences internet moyennes», ne dépasse jamais 50% de la population, le pic étant atteint chez les 25-34 ans, pour décliner fortement chez les personnes âgées de 45 ans et plus. Les 15-24 ans, qualifiés volontiers de «natifs numériques», sont plus de la moitié à ne pas avoir atteint le niveau des trois usages de base.

Ceci nous amène au rôle de l’école. Une étude internationale (International Computer and Information Literacy Study, ICILS 2013) nous apprend que les élèves suisses n’ont obtenu que des résultats moyens en ce qui concerne leurs compétences informatiques et médiatiques. En ce qui concerne les usages, en 10e Harmos, deux élèves sur trois n’utilisent même pas un ordinateur une fois par semaine en classe! Moins d’un élève sur dix est appelé à utiliser régulièrement un ordinateur dans les différentes disciplines (entre 6% et 9%, hors cours de TIC). Pourtant, ce ne sont pas les ordinateurs qui manquent dans nos écoles. Il faut plutôt penser que la majeure partie du corps enseignant n’est pas prête à utiliser les outils numériques au quotidien en classe.

Alors que faire? De nombreuses voix préconisent des mesures de formation pour favoriser la transition numérique en Suisse. Pour ma part, je signalerais trois conditions qui ne sont jamais mentionnées. Tout d’abord, la nécessité de mettre sur pied des dispositifs pour former les formateurs et les formatrices capables d’assurer à leur tour l’instruction et l’accompagnement du corps enseignant dans tout le système éducatif. Ensuite, le recyclage obligatoire de tout le corps enseignant. Enfin, doter le grand plan que le Conseil fédéral appel de ses voeux de moyens financiers à la hauteur des enjeux. Des milliards de francs seront nécessaires. Le potentiel de la Suisse est immense, il n’est plus temps de tergiverser.


Références
> Stratégie du Conseil fédéral suisse pour une société de l’information en Suisse
du 18 février 1998.
> Stratégie «Suisse numérique», Office fédéral de la communication (OFCOM).
> Julian Fraillon et al, Preparing for Life in a Digital Age – The IEA International Computer and Information Literacy Study International Report, International Computer and Information Literacy Study (ICILS), 2013, Springer Open.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)