La médiation numérique, clé du développement des compétences numériques de toute la population

Suisse numérique • La fracture numérique ne se réduit pas. La capacité de toute la population à utiliser de manière appropriée les technologies numériques est au coeur du développement harmonieux de la Suisse. Cependant, notre système éducatif peine à dispenser cette formation, tandis que les nombreuses initiatives qui visent à réduire les inégalités sociales en la matière ne concernent que des groupes de population très limités. Pour développer la culture numérique à large échelle il faut développer la médiation numérique.

Vingt ans après le lancement du premier plan pour une société de l’information par le Conseil fédéral en 1998, la fracture numérique ne s’est pas réduite. Ce plan préconisait pourtant la formation de toute la population au numérique. En effet, si la quasi totalité de la population suisse est équipée et connectée, il en va tout autrement en ce qui concerne la capacité à utiliser avec compétence les médias numériques de tout un chacun.

(Lire mon article: «Le plan d’alphabétisation numérique du Conseil fédéral a vingt ans», 8 janvier 2018)

Persistance de la fracture numérique
Selon les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS), la fracture numérique des usages ne se réduit pas. De fortes disparités persistent selon l’âge, le revenu et le niveau de formation en ce qui concerne l’utilisation d’internet. C’est ainsi qu’en 2017 seulement 57% des personnes qui ont de bas revenus utilisent régulièrement l’internet, alors que les plus aisées sont 98%. On observe le même phénomène selon le niveau de formation. On peut donc affirmer, deux ans après le lancement de son quatrième plan pour une «Suisse numérique» (avril 2016), que la politique du Conseil fédéral en la matière a été un échec jusqu’ici. Les personnes qui disposent d’un faible capital de formation et des revenus modestes ont moins de chance de participer pleinement à la Suisse numérique. Le risque est grand qu’elles ne puissent pas suivre le rythme extrêmement rapide des transformations liées à la numérisation de tous les secteurs de notre société, tant au travail que dans la vie quotidienne.

Encore faut-il distinguer les usages des technologies de l’information et de la communication des compétences à les utiliser de manière pertinente. La Fédération suisse pour la formation continue (FSEA) estime que 1,5 million de personnes (de 16 à 65 ans) en Suisse ne possèdent que peu ou pas de «compétences de base» numériques (300’000 personnes dans la seule Suisse romande). Ce chiffre est corroboré par l’enquête sur l’utilisation d’internet 2017 de l’Office fédéral de la statistique (OFS). En 2014, 62% de la population ne disposait pas d’un «niveau de compétence internet moyen» soit 4 millions de personnes – c’est-à-dire qu’elles pouvaient effectuer au maximum 2 des 6 activités suivantes: utiliser un moteur de recherche, envoyer des courriels avec un document attaché, utiliser des réseaux sociaux, téléphoner par internet, utiliser des logiciels d’échange pair-à-pair et créer des sites internet. La pertinence de la façon dont elles en font usage n’a pas été évaluée.

On voit après ce constat qu’il est impératif d’agir avec détermination pour développer la culture numérique et médiatique de tous et de toutes de sorte à assurer l’intégration sociale et économique de l’ensemble de la population.

Création de réseaux de médiation numérique
Les offres de formation existantes ne sauraient y suffire. Elles sont insuffisamment nombreuses et pas toujours appropriées à la diversité des publics et des parcours de vie. Il faut faire preuve d’imagination et d’audace pour créer et développer des dispositifs susceptibles de mener à la résolution de ce grave problème de société.

Comment? En développant toutes les formes de médiation numérique permettant à chacun-e de maîtriser les usages des technologies numériques et de comprendre leurs enjeux, de sorte à pouvoir agir dans la société de l’information. Toute la population doit avoir la possibilité de développer et de mettre à jour de manière continue, à tous les âges, les connaissances, les pratiques et plus globalement les postures adéquates dans des contextes numériques différents. Pour réaliser l’inclusion numérique de tous et de toutes, des structures et moyens permettant d’assurer un accompagnement de proximité par des personnes qualifiées doivent être proposées dans des situations de formation informelle et non formelle.

D’autres types de médiation, qui recouvrent en partie seulement les objectifs de la médiation numérique, sont à distinguer.

La médiation documentaire qui vise à la mise en relation entre un besoin d’information et des sources d’information. C’est le domaine traditionnel des bibliothèques. Son projet est de favoriser l’accès aux ressources documentaires ainsi que de transmettre les compétences permettant aux usagers et usagères de se procurer seul-e-s l’information dont ils/elles ont besoin. Aujourd’hui, il est courant que les bibliothèques et médiathèques mettent à disposition du public des espaces multimédia et des réseaux wifi permettant l’accès à l’internet ainsi qu’à des services et ressources numériques diversifiées (par exemple, ebooks, musique en streaming, autoformations, etc.).

La médiation culturelle concerne l’ensemble des actions visant à mettre en relation un public avec une offre artistique ou culturelle (exposition, concert, pièce de théâtre, performance artistique, œuvre littéraire ou cinématographique, jeu vidéo, etc.). Dans le mouvement général de numérisation de toutes les sphères de la société, les institutions culturelles multiplient les offres de dispositifs s’appuyant sur les technologies de l’information et de la communication (TIC). Numérisation des collections, applications pour smartphones, nouveaux médias, réseaux sociaux sont quelques-uns des nouveaux moyens de médiation culturelle numérique.

En France, le Conseil national du numérique (CNNum) est à l’origine d’importants projets d’inclusion numérique. En effet, le CNNum a été mis sur pied dès 2011 pour étudier toutes les questions relatives à la transition numérique de la société, de l’économie, des organisations et de l’action publique. Ce conseil est composé de trente experts issu-e-s de l’économie numérique, du monde de la recherche, et comprend en outre des personnalités engagées dans le développement du numérique dans la société. Ces personnes sont nommées pour deux ans par le gouvernement. C’est dans ce cadre qu’a été élaboré le rapport pour une nouvelle politique d’inclusion numérique sur la base d’une vaste enquête. Cette étude propose de mieux prendre en compte les nouvelles inégalités à l’ère de la société de l’information et de s’appuyer justement sur le numérique pour réduire ces inégalités. Un ensemble de mesures sont proposées: faire de l’accès à l’internet et à ses ressources un droit effectif, développer la littératie numérique de toute la population en soutenant les actions de médiation numérique, aider les décideurs à appréhender les enjeux sociaux et politiques du numérique et concevoir des indicateurs permettant d’évaluer les progrès de l’e-inclusion.

En Suisse, au niveau du gouvernement fédéral, l’Office fédéral de la communication (OFCOM) a organisé le 16 septembre 2016 une conférence nationale intitulée «Egalité des chances dans la société de l’information – une utopie?» dans le but de lancer une opération d’inclusion numérique en Suisse. Trois thèmes ont été l’objet d’ateliers: l’accessibilité numérique pour les personnes porteuses de handicaps, la participation des personnes âgées à la société de l’information et les compétences de base TIC.

Ce projet est au point mort. Le site créé spécialement à cette intention semble ne pas avoir été alimenté depuis l’automne 2016. Le réseau national «Inclusion numérique en Suisse», fondé en 2007 à l’initiative de l’OFCOM, annoncé comme l’instrument du déploiement d’un plan d’action, ne comprend à ce jour que 17 membres dont 4 offices de la Confédération… Tout cela apparaît comme une pure action de communication. Peu après cette conférence, nous avions déjà dénoncé la viduité du rapport du groupe d’experts mandatés pour élaborer des recommandations d’action relatives aux «compétences de base en matière de TIC».

(Lire mon article: «e-inclusion: des millions, mais pour faire quoi?», 23 novembre 2016)

Les moyens de la médiation numérique
Quels sont les principaux instruments nécessaires au déploiement de dispositifs de médiation numérique à large échelle?

Tout d’abord, il est nécessaire de disposer de références communes, un cadre conceptuel. Pour cela, il faut impérativement élaborer des référentiels de compétences et des recommandations de mise en oeuvre permettant aux différents acteurs, à l’échelle nationale, de communiquer, mais aussi d’évaluer l’impact des actions de formation entreprises.

(Lire mon article: «Des référentiels de compétences pour accompagner la transition numérique de la Suisse», 15 novembre 2017»

Ensuite, il faut disposer de personnes qualifiées à même d’accompagner et de dispenser la formation adéquate aux différents publics qui en ont besoin. Le personnel des bibliothèques pourrait certainement déjà assurer une partie de cet accompagnement, mais cela n’est pas suffisant. Il faut envisager de former des médiateurs et médiatrices numériques disposant de compétences spécifiques pour assumer ces nouvelles fonctions qui se distinguent notablement de la pratique de la médiation documentaire comme on l’a vu. Ce nouveau profil professionnel de spécialistes oeuvrant dans le domaine de l’action sociale se rapproche de l’animation socioculturelle dont il pourrait être une spécialisation.

Pour assurer cet accompagnement de proximité, il faut envisager de développer des environnements et des situations permettant les apprentissages informels (en présence et à distance), dans des structures qui restent largement à concevoir. Il faut rechercher et imaginer de nouvelles solutions permettant de toucher une large partie de la population pour espérer atteindre effectivement les objectifs de la stratégie «Suisse numérique» du Conseil fédéral dans un délai raisonnable. La création d’un réseau de lieux de proximité permettant à toutes et à tous de développer et de mettre à jour constamment leur culture numérique devrait être envisagée. Des espaces ouverts en permanence offrant des moyens techniques cela va de soi, mais surtout la possibilité d’être accompagné-e par des personnes qualifiées (les médiateurs et médiatrices numériques) dans tous les usages de base du numérique et capables d’assurer des tâches de formation de différents publics. Un partenariat entre les communes, des entreprises privées, les réseaux de bibliothèques et le tissu associatif pourrait permettre le maillage de l’ensemble du territoire, sur la base d’un concept unique proposé partout. Des modèles existent, les Espaces publics numériques (EPN) en France, le réseau Community Resource Network en Australie. Il faut nous en inspirer.

Enfin, pour piloter l’ensemble, il faut mettre en place des instruments de monitorage, d’évaluation et de communication.

(Lire aussi mon article: «Emmaüs Connect lutte pour l’insertion numérique des exclus», 7 septembre 2017)


Références
> Utilisation d’internet, Office fédéral de la statistique (OFS), 2018.
> «Suisse numérique»: nouvelle stratégie du Conseil fédéral, communiqué, 20 avril 2016, Confédération suisse.
> Promotion des compétences de base: un objectif essentiel, Fédération suisse pour la formation continue (FSEA).
> Citoyens d’une société numérique – Accès, Littératie, Médiations, Pouvoir d’agir: pour une nouvelle politique d’inclusion, Rapport à la Ministre déléguée chargée des petites et moyennes entreprises, de l’Innovation et de l’Économie numérique, Conseil national du numérique, octobre 2013.
> Jean-Philippe Accart, La médiation à l’heure du numérique, Editions du Cercle de La Librairie, 2016.
> e-inclusion, Direction opérationnelle société de l’information, Office fédéral de la communication (OFCOM).
> Qu’est-ce qu’un espace public numérique? NetPublic.fr, Agence du Numérique, Ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, France.
> Western Australian Community Resource Network (WACRN).


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)