Médias communautaires: pouvoir d’agir et développement de compétences médiatiques

Tandis que la presse souffre de la compétition avec les géants du web et des nouvelles habitudes de consommation de l’information, les outils de publication numériques représentent un formidable moyen de communication pour des communautés géographiques ou d’appartenance. Les médias communautaires ont vocation à être un levier de participation sociale et de développement pour les individus et les collectivités. Une définition ainsi qu’une ébauche des conditions préalables et des méthodes pour monter un projet sont proposées.

Les technologies numériques bouleversent en profondeur le champ médiatique. L’économie de plateforme et les nouvelles habitudes de consommation des médias appauvrissent grandement la diversité et la qualité de l’information à laquelle accède une large partie de la population. Tandis que la marchandisation des relations sociales et de l’intimité des individus se développe inexorablement, les outils numériques permettent des formes renouvelées de communication et d’action tant pour les individus que pour les groupes.

Les nouveaux services numériques, tels les réseaux sociaux (Facebook, Youtube, Twitter), sont utilisés par une partie toujours plus grande de la population comme moyen d’accès à de l’information. Si ces applications web représentent un risque important pour la diffusion de fausses nouvelles et la désinformation, elles sont aussi le canal d’expression privilégié par les individus pour manifester leur état d’esprit ou leur opinion sur l’internet. Ces dernières années, avec leur montée en puissance, les réseaux sociaux ont aussi été fréquemment utilisés comme moyen d’action citoyenne ou politique pour défendre une cause, rassembler, mobiliser. Cependant, les minimessages, les commentaires et les likes ont une visibilité et une durée de vie le plus souvent très limitée. Ils consistent en l’addition d’actes individuels fugaces, uniquement visibles par une partie des abonné-e-s (phénomène de «bulle de filtres») et rapidement remplacés dans le fil d’actualité des internautes. La multiplication de ces micro-actes individuels (à caractère additif) peuvent finir par produire des effets de masse, sans cependant qu’il en résulte une communication commune (discussion, échange) à l’intérieur de la plateforme numérique.

Les consommateurs peuvent devenir des acteurs du paysage médiatique.

Or, tandis que l’émergence des nouveaux médias affaiblit la presse, les outils numériques et l’internet représentent une formidable possibilité d’information et d’expression pour des groupes constitués. Car aujourd’hui, les outils de publication sont devenus relativement faciles à mettre en oeuvre techniquement et très bon marchés, voire gratuits. Les consommateurs peuvent devenir ainsi des acteurs du paysage médiatique en créant un média communautaire pour produire et diffuser des contenus.

Q’est-ce qu’un média communautaire? Selon l’UNESCO, les médias communautaires peuvent être définis comme «indépendants, sans but lucratif, gouvernés par les communautés qu’ils desservent et au service de ces dernières. Ils constituent un «troisième pilier» important des médias, aux côtés des médias commerciaux et de service public, et font partie intégrante d’un secteur des médias sain et pluraliste».

Cette définition fait référence au domaine des médias de masse traditionnels tels les radios associatives qui, historiquement, se sont développées principalement dans l’espace francophone au Canada (Alliance des radios communautaires du Canada) et en France (Confédération Nationale des Radios Associatives). La démocratisation des outils numériques et l’internet ont rendu possible l’usage d’une diversité de nouveaux outils permettant à des communautés très petites de diffuser des contenus et à tout un chacun de les réceptionner sur des terminaux mobiles. A l’extrême, un seul individu est en mesure aujourd’hui de publier aisément et régulièrement des articles sur un sujet donné à moindre frais (blog). Mais le travail coopératif peut devenir une force active de développement pour toutes les personnes impliquées dans un projet et potentiellement pour toute une communauté.

Proposition de définition: Un média communautaire (nommé aussi média associatif) se caractérise comme un moyen de diffusion de contenus d’un groupe de personnes qui ont des liens de proximité ou d’appartenance, ou encore un intérêt en commun, telle qu’une communauté géographique (quartier, village, région), une communauté d’appartenance (culturelle, générationnelle, de genre) ou une communauté d’action (mouvement collectif protestataire).

Concrètement, le média peut prendre la forme d’une simple page Facebook ou d’un fil Twitter. Mais une riche panoplie de moyens peuvent être envisagés allant du traditionnel blog, à la diffusion télévisuelle en direct sur le web, en passant par des podcasts «natifs», une web radio ou une chaîne Youtube, voire un journal imprimé qui reste un support de diffusion très intéressant pour un village ou un quartier.

La création d’un média communautaire est généralement associée à la démarche collective d’une communauté souhaitant se doter d’un moyen de communication permettant de faire circuler des informations, des opinions et offrir un espace de débat. Un média communautaire a vocation à être un levier de participation sociale et de développement contribuant à l’extension du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités concernées (empowerment).

L’organisation d’un tel média doit encourager la démocratie participative et la responsabilité individuelle en offrant l’opportunité à chaque membre de la communauté de participer au choix des thèmes, à la réalisation des contenus et à la prise de décisions de toute nature concernant l’avenir du média. Les technologies utilisées doivent être appropriées aux capacités financières et techniques de la communauté. Il est important que le projet puisse être élaboré par la communauté avec, au besoin, en particulier dans la phase de démarrage, le soutien de personnes compétentes extérieures. Avec le temps, les nouveaux membres devraient pouvoir être initié-e-s par les personnes déjà impliquées dans le projet (formation par les pairs).

L’indépendance est un principe cardinal qui doit être au coeur du fonctionnement d’un média communautaire. C’est pourquoi tant la gestion que la production de contenus ne doivent pas reposer dans les mains d’une ou deux personnes, qui de surcroît n’appartiendraient pas à la communauté, mais au contraire favoriser l’autonomie et la responsabilité de ses membres. La mise sur pied et l’animation d’un média communautaire devrait être l’occasion pour toutes les personnes y prenant part de développer des compétences techniques et médiatiques ainsi que de gestion.

Pour faciliter la communication entre les participant-e-s, capitaliser les réflexions et savoirs d’expérience et pérenniser les décisions prises, l’utilisation d’une plateforme de travail et d’échanges, tel un wiki, doit être envisagée. C’est dans cet environnement de travail que seront déposés les différents moyens nécessaires pour assurer la qualité et la cohérence des contenus. Outre des indications sur les objectifs de la publication et son public cible, on peut mentionner au nombre des instruments de référence indispensables la charte éthique (droit d’auteur, droit à l’image) et la charte éditoriale. Ce dernier document formalise les règles et procédures permettant de guider les rédacteurs et les rédactrices tant en ce qui concerne le contenu que la forme.

La création d’un média communautaire est un formidable instrument de développement individuel et social dont le potentiel est insuffisamment connu et utilisé. Les politiques de développement devraient promouvoir la création de tels médias collectifs qui favorisent l’éducation non formelle et la cohésion sociale.

(Lire aussi mes articles: «L’éducation aux médias et à l’information, instrument de la réalisation des objectifs du développement durable» 9 juin 2017, «Centres de loisirs: des médias gérés par les jeunes?» 23 janvier 2017, et «RadioBus, les écoles font de la radio», 21 mai 2016)


Références
> Notes d’orientation sur la viabilité des médias communautaires, Définir la diffusion communautaire, UNESCO, 2017.
> Alliance des radios communautaires du Canada (ARC du Canada).
> Confédération Nationale des Radios Associatives (CNRA).
> Louie Tabing, How to do community radio, UNESCO, 2002.
Les sites et documents ont été consultés le 12 mars 2019.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)