Les seniors connectés, un enjeu économique et social

Suisse numérique • Les personnes âgées en Suisse peinent à s’adapter aux technologies numériques et à l’Internet. Il faut former des professionnels de la médiation numérique pour les soutenir et développer l’offre de formation continue aux technologies de l’information et de la communication (TIC) pour les seniors qui veulent travailler.

Article publié initialement dans mon blog «Education et médias» (portail de L’Hebdo) le 21 octobre 2015

La vie quotidienne dans notre société nécessite d’utiliser de manière de plus en plus intense les technologies numériques. Faire ses courses, acheter un billet de transport, commander un bien, effectuer des démarches administratives, se renseigner, etc., passe chaque jour davantage par des interactions avec des machines automatiques et des écrans. Communiquer et s’informer sans connexion à l’Internet devient difficile. La dématérialisation des services et l’automatisation des tâches ordinaires est une tendance lourde qui met particulièrement en difficulté les personnes âgées. La vente en ligne (e-commerce), l’offre de services à distance (e-service), l’accès aux guichets virtuels des administrations publiques (e-administration), envahissent la vie quotidienne. Le risque pour certains groupes de la population suisse d’être mis en marge de la société est important. L’exclusion menace particulièrement les seniors.

Mais que sait-on des usages et des représentations de l’Internet des seniors? Quelle proportion des personnes âgées sont connectées? Quels obstacles rencontrent-ils/elles au quotidien?

Pro Senectute Suisse a présenté récemment les résultats de l’étude qu’elle a commanditée sur l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) par les personnes de 65 ans et plus (Digital Seniors) au Centre de gérontologie de l’Université de Zurich. Selon les résultats de cette riche étude, les seniors vivant en Suisse sont de plus en plus connecté-e-s. Mais cette augmentation résulte principalement de l’effet de cohorte, c’est-à-dire du vieillissement des internautes plus actifs sur l’internet (OFS). En moyenne, 46% des personnes âgées de plus de 65 ans utilisent l’Internet tous les jours ou plusieurs fois par semaine, alors que les personnes âgées de plus de 70 ans qui se connectent fréquemment ne sont plus que 38%. Ce taux baisse ensuite rapidement avec l’augmentation de l’âge. Les seniors internautes sont en majorité des hommes (56%, femmes 44%). Les personnes qui bénéficient d’une formation supérieure et de revenus élevés sont plus nombreuses parmi les internautes âgé-e-s, comme pour les autres catégories sociales. Pro Senectute relève que l’utilisation d’Internet renforce le sentiment de sécurité des seniors qui peuvent rechercher de l’aide adaptée à leurs besoins plus rapidement et contribue à maintenir le lien social. Encore faut-il que ces personnes maîtrisent les nouvelles technologies. Les internautes seniors sont préoccupé-e-s par la sécurité (56%), les problèmes techniques (24%), la crédibilité des informations (23%) et la difficulté d’utilisation (22%). Les réticences principales des personnes âgées qui n’utilisent pas l’Internet sont en partie les mêmes, la difficulté d’utilisation (70%), l’effort d’apprentissage (60%) et la sécurité (60%). Que les seniors soient ou non des internautes, le besoin d’encadrement et de soutien est donc patent.

Les personnes âgées en Suisse peinent à s’adapter aux technologies numériques. Soutenons-les. Près de 18% de la population résidente en Suisse a plus de 65 ans. Ceci représente 1.5 million de personnes. Dans quinze ans, 2.2 millions.

La barrière à l’usage des outils numériques par les seniors n’est ni financière ni technique. L’équipement et la connexion à l’internet ne représente plus que 2% du revenu d’un pensionné de l’AVS (les smartphones ou tablettes les meilleurs marchés sont à 100 francs, auquel il faut ajouter le prix de la connexion). L’accès aux réseaux est disponible partout.

Les seniors sont un segment de marché primordial. De grandes entreprises ont bien compris qu’elles avaient besoin que leurs client-e-s soient à l’aise avec les écrans. Les CFF s’en préoccupent (Stratégie CFF e-ticketing pour les seniors). Aujourd’hui, les ventes de billets au guichet ne représente plus que 23%, alors que la part des achats aux automates est de 58% et celle des mobiles de 15%. Les CFF visent 50% dans 8 ans. Les seniors se distinguent par un usage quasi nul du mobile pour acheter leurs titres de transport. Nombre de seniors ne sont déjà pas à l’aise avec les automates des gares. Le mobile ne se limite pas à l’achat de billets, il peut permettre de se renseigner sur les horaires ou d’être avertis en temps réel des perturbations de trafic. Conclusion des CFF: «les seniors sont un segment de marché primordial». Alors la grande régie fédérale organise des cours en partenariat avec Swisscom et pro Senectute.

Ce sont des foules qu’il faudra instruire. Si l’on veut former les deux tiers des seniors qui ont le plus besoin d’encadrement et de soutien (les non internautes plus les internautes qui ne sont pas à l’aise), soit environ 1 million de personnes – toutes ou presque clientes des CFF – il faudra disposer de personnel enseignant en conséquence! Le besoin de professionnels aptes à les encadrer est immense. Il faut proposer des cours traditionnels, bien sûr. Mais il faut surtout offrir de l’aide et du soutien en situation, dans le lieu de vie des seniors. Il s’agit de développer un «tissu» d’offres favorisant l’apprentissage, l’approfondissement et la mise à jour des connaissances et savoir-faire. Ce besoin de formation va perdurer, on ne peut donc «tranquillement» attendre que les jeunes générations remplacent les anciennes.

Les seniors qui travaillent ont aussi besoin de mettre à jour leurs compétences numériques et médiatiques. Le think tank Avenir Suisse prône de garder au travail des seniors pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre sur le marché du travail, dans l’industrie et les services, à tous les niveaux hiérarchiques (Le travail des seniors, un atout contre la pénurie de main-d’œuvre). Il faut donc développer l’offre de formation continue, cela devrait aller de soi. Avenir Suisse préconise l’augmentation de l’âge de la retraite, la flexibilité du temps de travail, la diminution des mesures de protection. Rien sur le développement des compétences numériques nécessaires pour occuper un emploi!

Il faut former des professionnels de la médiation numérique aptes à accompagner des publics variés
vers l’autonomie, dans les usages quotidiens des technologies, services et médias numériques. Parmi ces publics qui doivent pouvoir accéder à une culture numérique, les seniors. Il faut notamment former des formateurs et des formatrices, des animateurs et des animatrices, mais aussi des chef-fe-s de projet et d’autres professionnel-e-s capables d’assumer tous les volets du déploiement de stratégies innovantes multidisciplinaires de développement. Il faudrait envisager de faire appel aux seniors eux-mêmes pour accompagner leurs pairs. La création d’un réseau de lieux de proximité permettant à toutes et à tous de développer et de mettre à jour constamment leur culture numérique devrait être envisagée (lire mon article «e-inclusion: va-t-on y arriver?»). Qui va se saisir de cette problématique? Pour que l’apprentissage tout au long de la vie ne soit pas un vain mot.


Références
> Alexander Seifert et Hans Rudolf Schelling, Les Seniors et Internet – Utilisation des technologies de la communication et de l’information (TIC) par les personnes de 65 ans et plus en Suisse en 2015, Institut centre de gérontologie de l’Université de Zurich, édition Pro Senectute Suisse, mai 2015.
> Olivier Cornet, Strategie CFF E-Ticketing pour les Seniors, CFF, 29 septembre 2015.
> Jérôme Cosandey, Le travail des seniors, un atout contre la pénurie de main-d’œuvre, «avenir – points de vue» 8, Avenir Suisse, janvier 2015.
> Philippe Cazeneuve, Vers une définition de la médiation numérique, a-brest, 10 août 2011.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)