Les industries culturelles et créatives suisses partenaires de l’éducation médiatique de la jeunesse de la planète?

L’UNICEF a publié un rapport sur les répercussions du numérique pour les enfants à travers la planète. Le rapport propose un ensemble de mesures pour exploiter les opportunités offertes par les technologies numériques et limiter leurs effets négatifs. Parmi les propositions, l’offre de contenus adaptés, la promotion de l’apprentissage en ligne ainsi que le développement des compétences médiatiques des jeunes et de celles et ceux qui les encadrent. Le secteur des industries culturelles et créatives helvétiques recèle un grand potentiel qui pourrait être fortement développé et mis à profit de l’éducation des enfants à travers le monde.

L’accès à des équipements connectés à l’internet, des ressources de qualités et les compétences pour utiliser les médias numériques de manière adéquate représentent des défis, particulièrement pour les populations pauvres. L’UNICEF, la principale organisation internationale oeuvrant pour les droits de l’enfant, a publié en décembre 2017 un rapport sur les effets de la numérisation pour la vie des jeunes à travers toute la planète, «Les enfants dans un monde numérique». Cette étude met en évidence que les réseaux numériques offrent d’immenses opportunités éducatives pour les enfants et leurs familles, mais ouvre aussi la porte à de nouveaux risques très sérieux.

Les technologies numériques auront une incidence de plus en plus grande sur la vie quotidienne et l’avenir d’un nombre croissant de jeunes à travers le monde, relève l’UNICEF. C’est pourquoi il convient de définir et de mettre en oeuvre des actions prioritaires à leur intention, quel que soit l’endroit où ils vivent. Après avoir dressé un tableau des besoins et mis en évidence les différentes formes de fractures numériques qui créent et accroissent les inégalités, le document propose un ensemble de mesures pour exploiter les opportunités offertes par les technologies numériques et limiter leurs effets négatifs.

Parmi les mesures prioritaires, l’UNICEF prône des actions qui concernent directement l’éducation. Tout d’abord, le développement des compétences permettant aux enfants de s’informer et de communiquer en toute sécurité. Ensuite, le soutien à celles et ceux qui peuvent aider et servir de modèle aux enfants. Ce sont en premier lieu les parents et le corps enseignant. Le numérique doit être enseigné à l’école. Cela suppose évidemment que les établissements scolaires soient équipés et connectés et le corps enseignant formé. Enfin, le rapport préconise la mise à disposition de contenus et de ressources permettant aux enfants et aux jeunes adultes de s’informer et d’apprendre en ligne. L’UNICEF recommande en outre de placer les jeunes au coeur des politiques numériques, car la part des jeunes utilisateurs et utilisatrices est plus grande que celle des adultes.

Ce n’est pas une surprise, pour l’UNICEF, l’éducation aux médias et à l’information est au coeur d’un développement harmonieux des usages du numérique des jeunes à travers toute la planète. La littératie médiatique est en effet devenue une exigence planétaire, destinée à compléter les savoir-faire de base: lire, écrire, calculer. La capacité à rechercher, analyser, diffuser des informations, ainsi qu’à communiquer par le truchement de dispositifs sociotechniques est une exigence de base de la société de l’information. Par ailleurs, dans la perspective de l’Agenda 2030 des Nations unies, l’éducation aux médias et à l’information constitue un des moyens d’atteindre les objectifs du développement durable (lire mon article à ce sujet).

La Suisse pourrait être un acteur important de l’éducation aux médias et par les médias. Le pays figure régulièrement aux premières places des classements internationaux de performances économiques. Cependant, paradoxe, alors que la Suisse est pour la septième année consécutive en tête de l’Indice mondial de l’innovation publié en 2017 par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), d’autres indicateurs de l’Office fédéral de la statistique (OFS) révèlent que la Confédération helvétique est en retard en matière de compétences médiatiques de la population et que la fracture numérique des usages ne se résorbe pas (lire mon article «e-inclusion: va-t-on y arriver?»). En matière d’éducation, la Suisse est au 28ème rang sur 130 pays évalué par l’indice de l’OMPI, et au 46ème rang pour les dépenses publiques d’éducation par rapport au produit intérieur brut. Ceci devrait nous alerter.

De nombreuses voix préconisent des mesures de formation pour favoriser la transition numérique en Suisse. Le potentiel de la Suisse dans le domaine de l’éducation est énorme. A condition d’oser innover pour tirer parti du numérique, justement. Participer à l’éducation des enfants de toute la planète par le truchement des médias numériques et contribuer à la création de ressources adaptées serait un important vecteur d’innovation et de développement économique en Suisse même.

Pour atteindre les objectifs présentés par l’UNICEF dans son rapport, des stratégies multiples devront être mises en oeuvre. Le potentiel de l’apprentissage non-formel et informel est encore insuffisamment pris en compte dans les politiques d’éducation. L’école ne peut pas tout. Par ailleurs, la lourdeur des institutions scolaires est souvent un frein aux innovations pédagogiques. Comme le préconise le rapport de l’UNICEF, il faut mettre à disposition des ressources et des situations d’apprentissage (des jeux, des podcasts, des livres illustrés, des films, des espaces d’échange, etc.) permettant aux enfants et à leurs parents d’apprendre partout et à tout moment, car «les enfants défavorisés qui sont sortis du système éducatif formel, ou qui n’ont jamais été scolarisés, sont généralement ceux auxquels les possibilités d’apprentissage en ligne ont le plus à apporter», relève le rapport. Il faut offrir des moyens permettant l’apprentissage mobile (m-learning), c’est-à-dire des contenus consultables sur le Web et les médias socionumériques, mais aussi des applications et des ressources téléchargeables sur plusieurs types d’appareils (y compris d’anciens modèles peu performants). Il s’agit d’atteindre des centaines de millions de personnes de langue et de culture différentes, souvent illettrées, pour leur offrir des possibilités d’apprendre et de communiquer. L’illettrisme est un phénomène qui touche aussi les pays industrialisés, Suisse comprise. C’est pourquoi il faut promouvoir le recours à l’image, à la parole, au film et à des contenus audiovisuels interactifs dont les jeunes sont si friands. Il faut aussi proposer des ressources spécifiques pour l’éducation aux médias et à l’information et incorporer cette thématique dans les divers contenus chaque fois que cela est possible.

La Suisse possède un riche terreau d’institutions de formation et de recherche, de bibliothèques, d’entreprises et d’organisations de la société civile susceptibles d’apporter leur concours à de tels projets. Les créateurs et artistes suisses ont un fort potentiel novateur. Les professionnel-le-s de la communication visuelle et les designers devraient être particulièrement sollicité-e-s. La créativité inhérente à l’exercice de leurs professions et leurs compétences à prendre part à des projets associant plusieurs médias dans des moyens de communication numériques interactifs sont particulièrement précieuses. Les écoles d’art et de design suisses offrent des formations de haute qualité, elles sont réputées et porteuses d’une longue tradition. Elles forment des spécialistes de grande valeur tant dans le système de la formation professionnelle initiale (CFC) que dans les hautes écoles et les écoles supérieures. Il vaut la peine de rappeler qui sont ces professionnel-le-s du secteur des industries culturelles et créatives. Ce sont les designers en communication visuelle et en design industriel et de produit, les designers de médias interactifs, les designers de jeux, les dessinateurs et dessinatrices de bandes dessinées, les graphistes, les cinéastes, les producteurs et productrices en audiovisuel, les ingénieur-e-s des médias, etc. L’importance de ce secteur économique insuffisamment connu du grand public est de première importance dans le cadre de la société de l’information.

Le Groupement européen des sociétés d’auteurs et compositeurs (GESAC) a commandité une étude qui montre que les industries culturelles et créatives ont un fort potentiel de croissance économique et jouent un rôle de précurseur dans le domaine de l’innovation numérique. La Société suisse des auteurs (SSA) fait partie des organisations partenaires des commanditaires. Le potentiel des professionnel-le-s du secteur des industries culturelles et créatives de Suisse est considérable. Il faut développer ce secteur stratégique et ouvrir de nouvelles classes dans les établissements qui les forment.

L’élaboration de produits éducatifs numériques audiovisuels innovants associant des professionnel-le-s de la communication et des designers, des chercheurs et des chercheuses, ainsi que des praticiens et des praticiennes de l’éducation serait une formidable opportunité de mettre en oeuvre ces expertises et de développer des partenariats en Suisse et avec l’étranger au profit des enfants de toute la planète.


Références
> UNICEF, La situation des enfants dans le monde 2017: les enfants dans un monde numérique, décembre 2017.
> Cornell University, INSEAD, and WIPO, The Global Innovation Index 2017 – Innovation Feeding the World, Ithaca, Fontainebleau, and Geneva, 2017.
> Ernst & Young et Associés, Les Secteurs culturels et créatifs européens, générateurs de croissance, décembre 2014.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)