La presse a besoin de nouveaux dispositifs narratifs pour sauver la démocratie

Crise des médias • Les jeunes se détournent des médias traditionnels. Sans renouvellement de son lectorat, la presse de qualité dont dépend l’idéal démocratique est condamnée à dépérir. L’éducation aux médias et à l’information ne peut pas tout. Pour conquérir les jeunes, il faut créer de nouveaux dispositifs narratifs innovants répondant à leurs attentes. Le secteur des industries culturelles et créatives suisses possède un fort potentiel novateur qui est insuffisamment exploité.

La crise majeure qui touche les médias d’information menace notre démocratie. Pour faire face à la transformation continue des moyens et des formes de la communication les médias devront faire preuve d’une grande créativité. Le paysage médiatique suisse va être impacté de manière durable.

L’économie de plateforme et les nouvelles habitudes de consommation de l’information menacent la diversité et la qualité de l’offre de contenus journalistiques. La diffusion des fake news et les nouvelles formes de propagande, démultipliée par les réseaux sociaux, sapent la confiance dans les médias et la profession. La multiplication des sources et la personnalisation des informations fragmentent les publics et atomisent la culture commune nécessaire au vivre ensemble, tandis que le flux continu de bribes de contenus éphémères de toute nature minent la pensée.

L’idée même que des médias de qualité disposant d’une vaste audience sont indispensables à l’idéal démocratique et à la cohésion sociale est ébranlée par les potentialités des techniques de l’intelligence artificielle dans notre société hyperconnectée. La presse, garante de la publicité des idées dans l’espace publique, est menacée par la toute puissance des algorithmes des géants du web qui enferment les individus dans des bulles de filtre. De nouvelles formes de despotisme fondées sur la maîtrise des technologies numériques et l’usage de nouveaux canaux de communication se font jour.

D’ores et déjà, une large partie des jeunes ont acquis d’autres habitudes pour s’informer que leur ainés et se sont détournés des supports traditionnels. Quatre jeunes sur cinq privilégient des sources numériques pour s’informer sur l’actualité. Le nombre de jeunes sous-informé-e-s («indigents médiatiques») a presque doublé en une décennie et représente aujourd’hui plus de la moitié des 16-29 ans (de 32% en 2009 à 53% en 2018). Par ailleurs, la confiance dans les journalistes est au plus bas parmi la jeunesse.

(Lire à ce sujet: «L’école sauvera-t-elle la presse?», 5 juin 2019.)

Sans renouvellement de son lectorat, la presse de qualité est condamnée à dépérir. Il n’y a pas de raison de penser que les jeunes en vieillissant adopteront les pratiques de leurs parents. Alors que faire? Il faut évidemment renforcer tous les moyens permettant aux jeunes de comprendre le rôle de la presse et développer les dispositifs éducatifs expliquant les logiques qui gouvernent les nouveaux médias numériques de sorte à renforcer leurs moyens d’exercer leur esprit critique. C’est le rôle traditionnel de l’éducation aux médias et à l’information. La Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ) a publié un rapport remarquable «Grandir à l’ère du numérique» qui présente un ensemble de réflexions et une liste de recommandations pour mettre en oeuvre des interventions éducatives pertinentes.

Pour conquérir de nouveaux publics de jeunes les médias d’information doivent se réinventer, innover. Il s’agit en particulier de proposer leur contenu dans de nouveaux dispositifs et formats narratifs qui s’accordent avec les goûts et les habitudes des jeunes, tout en leur conservant une haute qualité journalistique. Les difficultés sont à la hauteur des enjeux.

Les entreprises médiatiques ont déjà développé de nouveaux produits d’information en vue de conquérir le public jeune. Par exemple Konbini News, fondé en France en 2008, est uniquement disponible sur l’internet. Ce pure player vise le public des 15-30 ans avec une offre de contenu qui présente l’actualité sous une forme divertissante comportant une importante composante people. Konbini a développé une forte présence sur les réseaux sociaux et est consulté à près de 90% sur des terminaux mobiles. En 2017 Konbini a ouvert une filiale en Suisse romande pour la fermer deux ans plus tard en septembre 2019.

Les chaînes de télévision suisse (SSR) ont aussi cherché à atteindre le jeune public. Elles diffusent depuis 2017 des séries de vidéo conçues spécialement pour les médias sociaux dans les quatre langues nationales ainsi qu’en anglais (Nouvo-News). Ces vidéos très brèves, accompagnées de texte, se prêtent particulièrement à être visionnées sur des appareils mobiles. Ces capsules (durée de 2 à 3 minutes), disponibles sur plusieurs plateformes (rts info, Facebook, Twitter, Youtube, Instagram), sont susceptibles d’être diffusées de manière virale et «likées».

Nombre d’autres entreprises médiatiques ont développé des politiques semblables dans le but de séduire les jeunes au moyen de nouvelles formes d’expression couplées aux médias sociaux, en publiant des récits en images, des capsules vidéo, des podcasts natifs, etc. Ce faisant, si ces organes de presse peuvent bénéficier de la puissance des plateformes des géants de l’internet, ils leur apportent des contenus gratuits qui étoffent leur offre et un public captif dont les traces d’usage enrichissent leurs bases de données. Par ailleurs, pour utiliser ces canaux, les médias d’information doivent évidemment adapter leur contenu à la technologie de ces environnements informatiques et à leurs interfaces. Cela a des conséquences importantes sur la forme et la qualité du contenu.

Rappelons que l’information de qualité peut être définie par sa capacité à remplir son rôle de communication dans la théorie démocratique. Ses fonctions peuvent être définies comme suit: la pertinence des thématiques susceptibles d’avoir une influence sur la formation de l’opinion publique, la diversité des thèmes et des points de vue, la contextualisation des informations tant du point de vue des relations de cause à effet que de motivation des acteurs, et le professionnalisme en matière d’objectivité et la transparence vis-à-vis des sources (Classement de la qualité des médias 2018).

Si les nouveaux canaux de diffusion et formats d’information utilisés par les entreprises médiatiques peuvent leur permettre d’espérer gagner de nouveaux publics, ils présentent généralement plusieurs inconvénients rédhibitoires en matière de qualité de l’information: la primauté à la logique de flux (les informations nouvelles écrasent les plus anciennes) et son corollaire la fugacité, la brièveté qui ne permet pas d’approfondir les sujets traités (d’où une pauvreté des contenus), l’absence de renvois vers d’autres informations pertinentes (contextualisation proposée par des liens hypertextes), l’audience captive des plateformes et des apps et sa fragmentation par les bulles de filtre, ainsi que, last but not least, la tendance marquée au brouillage entre information et divertissement (infotainment).

Par ailleurs, ce type d’offre de contenus bourrés de capteurs d’attention visuels favorise le grignotage de l’information (news snacking), soit le survole des titres, le visionnement partiel d’une vidéo, la lecture de quelques lignes qui font que les sujets ne sont jamais approfondis.

Les nouveaux produits d’information proposés par les entreprises suisses du secteur des médias ne se distinguent pas par leur haut niveau d’innovation.

Les entreprises médiatiques qui espèrent capter de nouvelles audiences de jeunes en produisant des podcasts spécialement pour le web semblent méconnaître le désintérêt des jeunes pour ce format. Les podcasts offrent certes la possibilité de développer un thème, mais écouter des fichiers audio ne fait pas partie des habitudes des jeunes. Seulement respectivement 6% et 2% des 12-19 ans écoutent des podcasts (et livres audio) pendant leurs loisirs ou pour s’informer selon l’étude James (Jeunes Activités Médias Enquête Suisse, ZHAW, 2018). En outre, les contenus qui demandent une attention soutenue n’ont aucune chance auprès de vastes audiences habituées au news snacking.

Pour le moment, les nouveaux produits d’information proposés par les entreprises suisses du secteur des médias ne se distinguent pas par leur haut niveau d’innovation. C’est même plutôt le contraire. Pour renverser la tendance, il faut imaginer de nouvelles solutions et concevoir des dispositifs narratifs innovants tirant parti des technologies informatiques et de communication les plus avancées. Favoriser la conversation entre les acteurs de l’espace public, l’interactivité sous toutes ses formes, la contextualisation de l’information et l’immersion dans des espaces (réalité augmentée et virtuelle) devraient être quelques-unes des caractéristiques principales de ces interfaces.

A cet égard, on peut saluer la récente création du consortium suisse Initiative for Media Innovation (IMI) qui associe des partenaires académiques et des entreprises médiatiques des secteurs publics et privés dans le but d’initier des projets de recherche dans le domaine des médias et des technologies de l’information et de la communication.

La Suisse possède un très riche terreau d’institutions de formation et de recherche susceptibles d’apporter leur concours à de tels projets. Les professionnel-le-s du secteur des industries culturelles et créatives disposent d’un fort potentiel pour l’innovation et des compétences spécifiques de très haute valeur. C’est pourquoi, les créateurs et artistes suisses devraient être associé-e-s à la conception de ces nouveaux dispositifs narratifs dont la presse a tant besoin.


Références
> Grandir à l’ère du numérique, Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ), Office fédéral des assurances sociales, Berne, 2019.
> Clarisse Encontre, Konbini débarque sur le marché numérique romand, Le Temps, 13 juillet 2017.
> Vidéos d’information «Nouvo» de la SSR: petit format, grand potentiel, Radio télévision suisse romande (RTSR), 14.11.2017.
> Classement de la qualité des médias 2018 (CQM), Association fondatrice pour la qualité des médias en Suisse.
> Suter, L., Waller, G., Bernath, J., Külling, C., Willemse, I., & Süss, D. JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse. Zurich, Zürcher Hochschule für angewandte Wissenschaften (ZHAW), 2018.
> Initiative for Media Innovation (IMI).
Les sites et documents ont été consultés le 15 août 2019.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)