Jeunes et médias: le pouvoir croissant des écrans

L’étude JAMES 2016 révèle l’augmentation du temps passé en ligne par les jeunes et que leur manière de s’informer par l’internet est installée de manière durable. Google, YouTube et les émdias sociaux sont les moyens préférés pour s’informer. Cependant, la capacité à accéder à des sources de qualité et à s’approprier des connaissances n’est pas également répartie. L’éducation aux médias de chaque jeune est un enjeu essentiel pour notre société.

Article publié initialement dans mon blog «Education et médias» (portail de L’Hebdo) le 14 novembre 2016

Les résultats de la quatrième étude JAMES (2016) viennent d’être publiés. Cette étude, réalisée tous les deux ans depuis 2010 par la Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), porte sur l’utilisation des médias par les jeunes en Suisse hors du cadre scolaire ou professionnel, ainsi que sur leurs loisirs. Cette étude très riche révèle les tendances d’usages et de consommation des médias des jeunes de 12 à 19 ans des trois régions linguistiques de Suisse.

Le nouveau rapport JAMES met en évidence une intensification des usages des médias numériques des jeunes pour communiquer avec leurs pairs et consommer des contenus de l’internet ainsi que de nouvelles pratiques. Le temps passé en ligne quotidiennement s’est accru de 25% depuis 2014 pour s’établir en moyenne à 2 heures 30 minutes en semaine et 3 heures 40 le week-end. Neuf jeunes sur dix font une utilisation intense des réseaux sociaux (Snapchat et Instagram ont détrôné Facebook) et des apps de communication interpersonnelles (WhatsApp).

Deux phénomènes remarquables peuvent être mis en évidence. Premièrement, la faiblesse de la consommation de contenus qui se lisent (presse, livres) par rapport à ceux qui se visionnent ou s’écoutent. Si écouter de la musique (96%), regarder la TV (73%) et écouter la radio (50%) sont pratiqués tous les jours ou plusieurs fois par semaine, en revanche d’autres usages sont très peu répandus chez les jeunes. 60% lisent moins d’une fois par mois ou jamais un journal en ligne, respectivement 51% pour la presse papier gratuite et 68% pour la presse payante. Le livre? 59% disent lire un livre une fois par mois ou plus rarement. Le livre numérique n’a pas plus de succès, 90% en lisent rarement ou jamais. Pas plus que les revues (plus de 70%). L’étude JAMES met par ailleurs en évidence que l’augmentation de l’usage des portails vidéos (YouTube) a cru de 15 points de 2010 à 2016. Quatre jeunes sur cinq en font un usage intense, soit plus que regarder la télévision!

Deuxièmement, la manière de s’informer des jeunes ne repose plus principalement sur la presse et les produits des éditeurs traditionnels, soumis à des règles déontologiques. L’internet a pris le pas sur le papier. Pour rechercher des informations sur la Toile, les jeunes utilisent massivement les réseaux sociaux (83%, tous les jours ou plusieurs fois par semaine), les moteurs de recherche, de fait le tout-puissant Google (82%), les portails vidéo (77%), principalement YouTube (propriété de Google). Wikipédia (33%), les portails d’information des journaux (37%) et des chaînes de télévision (23%) viennent ensuite.

Cependant, accéder à des bribes d’information plus ou moins par hasard ou consulter un document structuré produit par des professionnel-le-s, ce n’est pas la même chose. La capacité à accéder à des sources de qualité et à s’approprier des connaissances est un important enjeu de société. On a vu récemment que les réseaux sociaux, qui sont le nouveau terrain privilégié pour toutes les formes de propagande et de désinformation, peuvent constituer une menace pour la démocratie (lire mon article «Education aux médias – Un enjeu de sécurité nationale», publié dans L’Hebdo du 21 juillet 2016).

La propension des jeunes à s’informer par des sources peu fiables et par l’image devrait inquiéter les institutions éducatives. Nombreux sont celles et ceux cependant qui pensent que les jeunes qui ont grandi avec l’internet et le numérique, les digital natives, possèdent les compétences innées à l’usage des technologies numériques en toutes circonstances. Or, les savoir-faire techniques nécessaires pour utiliser des applications, n’impliquent pas la capacité à effectuer des recherches documentaires pertinentes et à avoir du recul vis-a-vis des logiques marchandes, culturelles et sociales de la production et de la diffusion de l’information.

La fracture numérique n’est plus celle de l’équipement et de l’accès à l’internet, mais dans celle des usages. La capacité à interpréter les situations et les informations qui se présentent sous des formes extrêmement diverses n’est pas répartie également chez les jeunes. Il est nécessaire de toutes urgence de développer les compétences médiatiques et informationnelles des jeunes, à l’école, dans la formation professionnelle et dans les structures d’animation socioculturelle. C’est un immense chantier qu’il faut ouvrir. Presque tout reste à faire.


Référence
> Waller, G., Willemse, I., Genner, S., Suter L., & Süss, D. JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse, Zurich: Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), 2016.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)