Industrie 4.0: le défi des compétences

Suisse numérique • Les industriels suisses des machines, équipements électriques et des métaux veulent réaliser l’intégration numérique complète de la production. Trouveront-ils le personnel dont ils ont besoin?

Article publié initialement dans mon blog «Education et médias» (portail de L’Hebdo) le 4 septembre 2015

L’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux (industrie MEM) occupe une place essentielle dans l’économie suisse. Plusieurs organisations faitières patronales de ce secteur ont lancé en juin Industrie 2025, une initiative nationale qui a pour but de renforcer la place industrielle suisse en tirant mieux parti des technologies numériques et informatiques dans un contexte de très forte concurrence internationale.

Vers l’«industrie 4.0». Après la mécanisation, l’électrification et l’automatisation, les initiateurs veulent engager la quatrième révolution industrielle, soit le développement d’usines dites «intelligentes». Les industriels doivent adapter leurs procédés de fabrication, concevoir des produits plus individualisés et tirer parti des nouveaux modèles commerciaux émergents tout en développant l’innovation et le développement de savoir-faire. Comment? En passant au tout numérique et en interconnectant tant les machines et les systèmes de production que l’ensemble de la chaîne de vie des produits qui va de leur conception à leur élimination. Pour réaliser leur projet, les industriels suisses auront besoin de collaborateurs et de collaboratrices très qualifié-e-s disposant d’une solide culture numérique, notamment informatique, capable de s’adapter aux transformations continuelles de leur environnement de travail.

Où trouveront-ils ce personnel hautement qualifié? Différents indicateurs laissent penser que notre pays n’est pas prêt aujourd’hui à relever ce défi. Cela sera difficile, sauf en cherchant à engager hors de nos frontières le personnel nécessaire ou à délocaliser l’usine 4.0. La population est-elle prête à voir le chômage augmenter ou les postes de travail filer à l’étranger? L’acceptation de l’initiative «contre l’immigration de masse» a donné un signal dont il conviendrait de tenir compte, quel que soit le résultat en votation de l’initiative Rasa («sortons de l’impasse»).

La Suisse manque d’informaticien-ne-s et de spécialistes TIC. Une étude récente (novembre 2014) de l’association faîtière des entreprises du secteur des technologies de l’information et de la communication (ICT Switzerland) estime que les entreprises suisses auront besoin d’ici à 2022 de 87’000 informaticien-ne-s et spécialistes TIC.

Par ailleurs, les chiffres relatifs à la formation continue en informatique sont alarmants, puisque selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), seuls 11% de la population résidente de 25 à 65 ans a pris part à des cours en 2011.

Elèves de l’école obligatoire et du gymnase insuffisamment préparé-e-s. L’école publique tarde à intégrer les technologies numériques au quotidien. En ce qui concerne la scolarité obligatoire, la grille horaire de chacun des cantons romands comprend au maximum l’équivalent de 2 périodes de 45 minutes réparties sur un an ou deux ans entre la 7e et la 10e HarmoS. Bien sûr, le Plan d’étude romand prévoit que les outils informatiques et l’accès à l’internet sont utilisés dans toutes les disciplines tout au long de la scolarité. Cependant une récente étude (ICILS 2013, lire mon article «Faible utilisation des ordinateurs par les élèves dans les classes suisses») montre que moins d’un élève sur dix est appelé à utiliser régulièrement un ordinateur en classe. Le corps enseignant est-il prêt à faire utiliser les TIC par leurs élèves? On peut en douter. Par ailleurs, l’équipement des écoles serait sans doute insuffisant en cas d’usage intense des ordinateurs. En interdisant l’usage en classe des smartphones dont sont équipé-e-s la quasi totalité des élèves (97%) on se prive d’un précieux matériel.

Quant à la maturité gymnasiale, elle ne propose l’informatique (en tant que science) qu’en option complémentaire, à choisir parmi 12 disciplines. C’est dire que la part des diplômés et des diplômées qui auront choisi cette spécialité est très réduite (début 2017, un plan d’étude cadre pour un enseignement obligatoire de l’informatique au gymnase a été mis en consultation).

Les compétences numériques sont indispensables à l’industrie 4.0. Les jeunes qui intègrent la formation professionnelle initiale, ou qui poursuivent leur cursus dans des écoles de culture générale, des écoles spécialisées ou des hautes écoles devraient disposer de solides connaissances informatiques et une culture numérique adaptées à leur niveau. L’apprentissage d’outils de bureautique ou de traitement d’image et la recherche d’informations sur l’internet qui constituent une part importante de ce que recouvre le plus souvent le vocable d’«informatique» dans le monde éducatif suisse est tout à fait insuffisant.

En Grande-Bretagne, le gouvernement a défini un ambitieux nouveau programme pour enseigner la science informatique et la technologie de l’information à tous les élèves. Cette rentrée, les enfants dès l’âge de cinq ans apprennent à coder en classe. Une solution qui vise à prévenir l’écart prévisible entre le nombre d’emplois qui demandent des compétences technologiques et les personnes qualifiées pour les occuper.


Références
> Industrie2025.ch, plateforme d’information, de sensibilisation, de mise en réseau et de promotion des entreprises suisses sur les thèmes touchant à «Industrie 4.0».
> David Talerman, La Suisse aura besoin de 87 000 postes de spécialistes IT d’ici à 2022, Travailler en Suisse, 11 septembre 2014.
> Office fédéral de la statistique (OFS), Société de l’information – Indicateurs généraux – Formation continue en informatique.
> National curriculum in England: computing programmes of study, Department for Education, UK Government, 11 September 2013.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)