Il est urgent de former des formateurs et des formatrices MITIC

Education numérique • Les professionnels de l’enseignement public et les prestataires de formation continue sont mal préparés à la transition numérique. La Suisse romande manque cruellement de formateurs et de formatrices certifiées pour former le corps enseignant aux médias numériques et à leurs usages didactiques. Dans les années 2000, trois dispositifs ont été mis sur pied par les cantons romands avec le soutien de la Confédération pour former des formateurs et des formatrices MITIC (Médias, images et technologies de l’information et de la communication). La formation prototype F3-MITIC créée à Genève en 2001 constitue un modèle intéressant.

La numérisation est un grand défi pour notre société et le système éducatif suisse. Tour à tour, la Confédération, les gouvernements cantonaux, les milieux économiques publient leur plans et leurs stratégies pour la transition numérique. Tous ces plans contiennent des considérations sur la nécessité de développer l’éducation et la formation au numérique (médias et technologies de l’information et de la communication), à l’école et tout au long de la vie. Cependant, les moyens pour y parvenir sont souvent laissés dans le flou et jamais chiffrés.

Le plan d’action pour l’éducation numérique de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) concerne environ 30’000 enseignants et enseignantes. 21’000 à l’école obligatoire, auquel il faut ajouter les 9’500 membres du corps enseignant des filières de formation générale et de formation professionnelle initiale de l’enseignement secondaire II.

(Lire mon article «Education numérique: le plan d’action de l’école suisse romande est-il réalisable?», 2 janvier 2019)

Le processus de développement des connaissances numériques et médiatiques doit se poursuivre, au delà de l’école et des formations de base, au travail et dans les activités sociales et culturelles. En Suisse, 3’000 institutions offrent des prestations de formation continue (FSEA). Elles emploient près de 60’000 animateurs et animatrices de cours, ce qui rapporté à la Suisse romande représente environ 12’000 personnes. Une étude récente a révélé qu’un grand nombre de ces prestataires helvétiques de formation continue ne sont pas prêts à accompagner la transition numérique. L’enquête «La numérisation dans la formation continue» de la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA) a mis en évidence le manque de compétences des formateurs et des formatrices pour mettre en oeuvre des méthodes diversifiées de formation s’appuyant sur les médias numériques.

(Lire mon article «Suisse numérique: carton jaune pour la formation continue», 7 décembre 2018)

Comment donner accès à une formation à ces dizaines de milliers de professionnel-le-s dans un temps limité (près de 40’000 en Suisse romande), puis assurer leur formation continue tout au long de leur carrière? En leur offrant des situations d’apprentissage s’appuyant sur les technologies numériques et les innovations pédagogiques qu’elles permettent: environnements d’apprentissage interactifs pilotés par des algorithmes (learning analytics), plate-formes communautaires de formation en ligne (e-learning), ressources d’enseignement et d’apprentissage (REA) et bien sûr l’association de plusieurs modes de formation, en présence et à distance (blended learning).

Pour ce faire, il faut disposer de personnel avec un haut niveau de compétence apte à assurer l’instruction et l’accompagnement des directions d’établissements et du corps enseignant. Actuellement le système éducatif romand ne compte pas suffisamment de personnes certifiées à même d’assurer ces tâches. Il est urgent de mettre sur pied des dispositifs à même de les former.

Exemple romand de dispositif de formation de formateurs et de formatrices (F3) MITIC
Un modèle d’une telle formation certifiante existe, il a été mis en oeuvre avec succès dans les premières années du siècle. De 2001 à 2007, les cantons romands ont mis sur pied des dispositifs intercantonaux de formation complémentaire de formateurs et de formatrices (F3) avec le soutien de la Confédération (initiative «Partenariat Public Privé – L’école sur le net»). Au total, 251 personnes issues du corps enseignant ont été certifiées en Romandie au terme de leur cursus d’une année dans trois dispositifs: «F3-MITIC GE/VS» (Genève, Valais) – cinq volées, «F3 MITIC BEJUNE» (Berne, Jura, Neuchâtel) – cinq volées, et «F3 FRI-VAUD» (Fribourg, Vaud, Valais) – une volée. F3 renvoie à l’idée de trois strates de formation (F): l’enseignement dispensé par les enseignants et enseignantes à leurs élèves (F1), la formation initiale et continue du corps enseignant (F2) et la formation des formateurs et formatrices du corps enseignant (F3).

Source: CDIP, Profil des formations complémentaires destinées aux formateurs et formatrices dans le domaine de l’intégration des MITIC dans l’enseignement, 10 décembre 2004

La Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) a reconnu 11 des certificats d’intégration des médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC), dont ceux délivrés dans les cantons romands.

Genève a été un canton pionnier en mettant sur pied dès 2001 une formation «prototype» (F3-MITIC GE/VS) intégrant dans une approche réflexive les dimensions technologique et épistémologique de la convergence des médias. Une place importante a été donnée à la culture audiovisuelle et aux instruments permettant d’appréhender les contenus médiatiques.

Les concepteurs du dispositif de formation F3-MITIC GE/VS* ont fait l’hypothèse que peu de candidat-e-s, bien qu’enseignant-e-s expérimenté-e-s, disposeraient de solides bases à la fois dans le domaine des médias et de l’image (MI) et dans celui des technologies de l’information et de la communication (TIC), c’est pourquoi ils ont visé d’emblée à ce que la collaboration et la formation mutuelle soit institutionnalisée. Le dispositif a été envisagé comme un lieu «d’expérimentation, d’échanges de pratiques et de construction de compétences nouvelles». Son plan cadre met en évidence comment concrètement les concepteurs ont organisé le cursus de formation pour favoriser chez les participant-e-s une culture MITIC de qualité. Pour permettre la construction d’une culture commune, de riches modalités de communication (en présence et à distance) ont été proposées et intensément utilisées.

L’élaboration de scénarios pédagogiques a été au coeur du projet formatif. Chaque module, organisé autour d’un thème, a été l’occasion de favoriser l’élaboration de stratégies spécifiques à la formation des adultes par le développement en duo d’un scénario pédagogique de projet d’usage innovant des MITIC. Des modules de mise à jour des compétences techniques et pratiques ainsi que d’évaluation des scénarios ont en outre été proposés. Enfin, le dispositif s’est doté d’un riche éventail d’instruments de régulation (évaluation interne et externe par des experts, groupe de pilotage, études) qui ont permis de faire évoluer la formation de manière continue, constituant ainsi un exemple réussi d’organisation apprenante.

Le besoin pressant de formateurs et de formatrices certifiées
De 2001 à 2007, 251 formateurs et formatrices F3-MITIC ont été certifiées en Suisse romande. Un nombre bien insuffisant pour réaliser l’instruction et l’accompagnement d’une large partie du corps enseignent, des directions d’établissement et des prestataires de formation continue.

La comparaison du nombre de formateurs et de formatrices certifiées F3 en regard du nombre d’enseignante-e-s de l’école obligatoire permet de prendre la mesure du problème. Le taux indicatif de formateurs et formatrices pour 100 enseignant-e-s est d’un peu plus de un (1,2%), cependant qu’il existe de très grandes différences entre les cantons. Il y a 20 fois plus de formateurs relativement à la taille du corps enseignant dans le canton du Jura que dans le canton de Vaud. Par ailleurs, ces taux indicatifs peuvent être divisés par deux si l’on tient compte des enseignant-e-s du secondaire II (formation générale et professionnelle initiale), environ 9’500, et des prestataires de formation continue que nous avons évalué à plus de 10’000. Le taux indicatif ne serait plus alors que de 0,6% au niveau de la Suisse romande. En outre, il faut tenir compte que les premières personnes certifiées l’ont été en 2002 et qu’une partie d’entre elles ont quitté l’enseignement depuis lors. Ces taux bien qu’approximatifs peuvent être pris provisoirement comme élément de référence en l’absence d’études plus précises à ce sujet.

A noter que le canton de Vaud a formé dans le cadre de sa HEP des personnes ressources pour accompagner les enseignant-e-s à l’intégration pédagogique du numérique dans les établissements scolaires. En 2012, 71 certificats CAS (Certificate of advanced studies) à la fonction de PRessMITIC ont été délivrés et 42 en 2014. Si l’on tient compte de ces personnes ressources certifiées, le taux indicatif d’encadrement du corps enseignant de l’école obligatoire vaudoise est bien supérieur à celui indiqué plus haut (de l’ordre de 1,6%).

Dans un but similaire, la Haute école pédagogique des cantons de Berne, du Jura et de Neuchâtel (HEP BEJUNE) a ouvert en septembre 2018 une formation d’animateur ou animatrice MITIC en établissement certifiée (CAS) qui se terminera en 2020.

Pour faire face au défi que représente la numérisation pour notre système éducatif, il est urgent de mettre sur pied des formations complémentaires de haut niveau (F3) destinées aux personnes chargées de dispenser une formation – de base ou continue – aux enseignant-e-s, ainsi qu’aux formateurs et formatrices dans le domaine de l’éducation aux et par les MITIC.

* Note: L’auteur de cet article a participé à la mise sur pied et à la conduite du dispositif F3-MITIC GE/VS en tant que chef de projet puis de coordinateur de 2001 à 2006.


Références
> La CIIP se donne un «Plan d’action en faveur de l’éducation numérique», Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), 6 décembre 2018.
> Données structurelles sur le marché suisse de la formation continue (2017), Fédération suisse pour la formation continue (FSEA).
> Profil des formations complémentaires destinées aux formateurs et formatrices dans le domaine de l’intégration des médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) dans l’enseignement du 10 décembre 2004, Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP).
> Formation de formateurs et formatrices de formateurs et formatrices dans le domaine des médias, de l’image et des technologies de l’information et de la communication, Département de l’instruction publique, Genève, 2006.
> Formation postgrade, HEP Vaud, 10 avril 2015.
> CAS Animateur ou animatrice MITIC en établissement, Haute Ecole Pédagogique des cantons de Berne, du Jura et de Neuchâtel (HEP BEJUNE).


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

 

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)