Faut-il apprendre à lire les images? Sondage révélateur

Un sondage effectué auprès des étudiant-e-s d’une Haute école pédagogique de Suisse romande révèle que la conscience du caractère construit et fabriqué des images ne va pas de soi.

Article publié initialement dans mon blog «Education et médias» (portail de L’Hebdo) le 7 juillet 2016

Dès leur plus jeune âge la plupart des enfants qui grandissent en Suisse sont accrocs à la consommation dans leurs loisirs de contenus audiovisuels. Selon l’étude MIKE qui porte sur l’usage des médias des enfants âgés de 6 à 13 ans (2015) réalisée par la Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), dès 9 ans YouTube fait partie intégrante de leur quotidien: 76% visionnent des vidéos sur YouTube au moins une fois par semaine, 40% chaque jour ou presque. Les autres médias ne sont pas en reste, 42% des enfants en âge d’aller à l’école primaire regardent tous les jours la TV (80% au moins une fois par semaine) pour une durée quotidienne moyenne de 47 minutes. 25% jouent à des jeux vidéos, 23% lisent des bandes dessinées et 11% visionnent des DVD, tous les jours.

YouTube donne accès à des contenus de toutes natures aux enfants, du pire au meilleur. Il faut les protéger, clament certains. Bien sûr, mais il faut surtout leur donner les moyens de prendre de la distance et d’exercer un regard critique sur les contenus et les intentions des auteurs et des diffuseurs. La situation s’est beaucoup compliquée par l’usage des médias sociaux où les contenus circulent d’individu à individu, sans contrôle possible. Les enfants doivent donc avoir de solides compétences médiatiques. Et parmi ces savoirs, la capacité à analyser les images, les films, les jeux interactifs, etc. ainsi qu’à expliciter leurs émotions. C’est un enjeu éducatif majeur.

Accompagner les enfants dans leur usage des écrans revient d’abord à leurs parents, mais ils sont souvent peu armés pour le faire. Consciente de sa responsabilité, l’école a intégré un volet d’éducation aux médias (domaine MITIC) dans le Plan d’étude romand (PER). Progressivement, entre 2011 et 2014, les cantons romands ont introduit le PER dans toutes les classes, cet enseignement devant être dispensé en situation par l’ensemble du corps enseignant tout au long de la scolarité obligatoire. Tout va bien alors? Non, car le corps enseignant ne semble pas encore vraiment prêt pour intégrer cette nouveauté (lire l’article «Ecueils sur le chemin de l’école numérique»).

Un sondage effectué lors de la 13e Semaine des médias à l’école (mars 2016) auprès d’étudiant-e-s de première année de la Haute école pédagogique des cantons de Berne, du Jura et de Neuchâtel (HEP-BEJUNE) révèle que la pédagogie des images ne va pas de soi. Ce sondage a porté sur l’importance que les étudiant-e-s qui se destinent à l’enseignement primaire accordent aux apprentissages MITIC (Médias, images et technologies de l’information et de la communication) mentionnés dans le PER. Il révèle une tendance intéressante, le peu d’importance que les étudiant-e-s au début de leur formation accordent aux aspects formels de l’image fixe ou en mouvement ainsi qu’au rapport entre son et image.

Si dans une écrasante majorité, les personnes interrogées estiment important ou très important de sensibiliser les élèves du cycle 1 (1P à 4P, HarmoS, de 4 à 8 ans) au rapport entre l’image et la réalité (96%) et sont très concernées à développer chez les élèves la mise en évidence de leurs propres critère de préférences (80%), près des deux-tiers (64%) sont d’avis que les éléments de la composition d’une image fixe ou en mouvement (cadrage, couleurs, lumière, etc.) sont peu importants, seuls 4% les jugeant très importants (sondage cycle 1).

On observe la même tendance, pour les réponses qui concernent le cycle 2 (5P à 8P, de 8 à 12 ans). L’écrasante majorité des personnes interrogée estime important ou très important la mise en évidence des stéréotypes véhiculés par les médias (92%), la recherche de l’origine d’une information (100%) et de rechercher les intentions d’un message en tenant compte du contexte (94%). En revanche 45% jugent peu important d’explorer les éléments de la composition d’une image fixe ou en mouvement ainsi que le rapport entre l’image et le son. (sondage cycle 2).

Ce sondage révèle que la moitié environ des étudiant-e-s interrogé-e-s de la HEP-BEJUNE n’ont pas encore pris conscience du caractère construit et fabriqué des images, que la manière de montrer (mise en évidence par la composition) détermine la signification; et que les paramètres formels et techniques constituent des indices permettant de faire des hypothèses sur les effets possibles visés par la diffusion d’une image ou d’une vidéo.

Rappelons que ce sondage a été réalisé au début de la formation initiale des futur-e-s enseignant-e-s. Tout au long de leur cursus de formation à la HEP-BEJUNE, les étudiant-e-s en formation initiale pour les cycles 1 et 2 de l’école obligatoire bénéficieront d’éléments de formation relatifs à l’image fixe et animée et les utiliseront comme outil de travail.

L’image est support de connaissance, mais aussi le vecteur privilégié pour propager des idées, façonner les comportements, infléchir les attitudes. Subrepticement. Fabriquées et diffusées par des professionnels ou par tout un chacun, pour ne pas être le jouet des images, il faut déjà avoir pris conscience que contenu et forme ne vont pas l’un sans l’autre.


Références
> Suter L., Waller, G., Genner, S., Oppliger S., Willemse, I., Schwarz, B. & Süss, D. MIKE – Medien, Interaktion, Kinder, Eltern. 2015, Zürich: Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften (ZHAW).
> Sondage auprès de 53 étudiantes de la HEP-BEJUNE – Quelle importance accordez-vous aux apprentissages MITIC mentionnés dans le Plan d’études romand? Semaine des médias à l’école, Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), Secrétariat général, Unité Médias.
> Plan d’étude romand (PER), Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)