Ecueils sur le chemin de l’école numérique

L’école romande peine à réaliser les objectifs MITIC du Plan d’étude romand. Selon le canton et leur parcours, les enfants et adolescent-e-s n’auront pas la même opportunité de développer leurs compétences à décoder les médias et à utiliser les technologies numériques pour apprendre.

Article publié initialement dans mon blog «Education et médias» (portail de L’Hebdo) le 24 septembre 2015

Rappelons que le Plan d’étude romand (PER) demande à toutes les enseignantes et tous les enseignants de développer en situation dans leurs cours les compétences MITIC (Médias, images, technologies de l’information et de la communication) des élèves. Le PER a été adopté en mars 2010. Son entrée en vigueur a été échelonnée de 2011 à 2014.

Un récent colloque, le 3e forum national professionnel du programme Jeunes et médias, a permis à des experts de toute la Suisse de faire le point sur le développement des compétences médiatiques des jeunes à l’école, dans les structures d’accueil et dans leurs familles. En ce qui concerne l’école, plusieurs points importants liés au déploiement de l’enseignement des MITIC posent problèmes: la formation du corps enseignant, le suivi des élèves et l’intégration de l’informatique (science) dans le cursus.

La mise en oeuvre de la composante MITIC du PER dépendant des cantons, des différences notables existent en Suisse romande selon les régions.

1. Formation du corps enseignant
Intégrer un enseignement aux médias, à l’image et à l’usage des outils numériques ne va pas de soi. Une formation spécifique sous forme d’un recyclage est nécessaire pour la plupart des enseignantes et enseignants. La Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) a publié en 2004 des recommandations relatives à la formation du corps enseignant dans ce domaine et proposé un référentiel de compétences. A l’exception du canton de Fribourg, les cantons n’ont pas de concept pour s’assurer que l’ensemble du corps enseignant est apte à assumer le nouveau rôle donné par le PER en la matière.

A Fribourg, dès 2004, sous l’impulsion d’Isabelle Chassot alors Conseillère d’Etat et directrice de l’Instruction publique, de la culture et du sport, un concept de formation du corps enseignant a été élaboré. Une directive a obligé toutes les enseignantes et tous les enseignants à acquérir les compétences qui leur feraient défaut dans un délai de quatre ans ou à justifier de leurs connaissances. Pour ce faire, un ensemble de moyens a été mis en place: autoévaluation, procédure de validation des compétences, cours, élaboration d’un scénario, offre de moyens pédagogiques, etc. Le Centre fri-tic de la Haute école pédagogique de Fribourg a formé le corps enseignant et assure le suivi de cette initiative en offrant de multiples services de qualité.

Dans les autres cantons, les enseignantes et enseignants ne sont pas tenu-e-s de disposer des compétences minimales à utiliser les MITIC et des compétences didactiques et méthodologiques nécessaires à leur intégration en classe. Stupéfiant! Les autorités scolaires demandent d’appliquer un nouveau programme sans se préoccuper de savoir si les enseignant-e-s sont en mesure de le faire et sans leur demander de se former en conséquence par un recyclage obligatoire.

A noter que les élèves de tous les cantons ont au moins une fois dans leur scolarité de bénéficier d’un cours d’une période portant sur l’utilisation des outils informatiques, le plus souvent en 8e ou 9e Harmos. A Genève, le cours d’éducation aux médias qui existe depuis de nombreuses années continue a être dispensé par des enseignantes et des enseignants qui ont bénéficié d’un recyclage (lire mon article «Un demi-siècle de pédagogie des médias à Genève»).

Formation de formatrices et de formateurs. Si tous les cantons décidaient de mettre sur pied une procédure d’évaluation des acquis et un recyclage généralisé et obligatoire du corps enseignant, des centaines de formatrices et de formateurs seraient nécessaires pour encadrer des milliers d’enseignant-e-s (quinze à vingt mille selon mon estimation). Cette question n’est pas à l’ordre du jour des autorités scolaires.

2. Suivi de l’acquisition des compétences MITIC des élèves
Dès lors que les élèves sont appelé-e-s à exercer et à développer leurs compétences dans toutes les disciplines, se pose la question du suivi. Comme il n’y a pas d’examen prévu pour la composante MITIC du PER, comment savoir ce que les élèves ont appris?

Des pédagogues ont proposé de doter les élèves d’un carnet de suivi leur permettant de s’autoévaluer et de cocher les compétences acquises dans une liste conforme aux objectifs du PER. Le Centre fri-tic a élaboré un tel carnet de suivi qui peut être imprimé et le Réseau pédagogique neuchâtelois a développé une version électronique accessible au corps enseignant de ce canton. L’utilisation du carnet de suivi est un outil qui pourrait être très utile pour dynamiser corps enseignant et élèves. Encore faudrait-il qu’il soit utilisé. Son usage peine à se développer. Ce n’est pas très étonnant car si les enseignant-e-s ne se sentent pas très sûr, impliquer les élèves dans l’évaluation de leurs compétences représente un risque de déstabilisation.

«Pour les élèves, acquérir un savoir et des compétences à l’école pour utiliser les médias numériques relève surtout de la chance et du hasard.»
Prof. Dominik Petko, NZZ am Sonntag, 21.10.2012

En l’état actuel des choses, la plupart des cantons suisses romands ne sont pas en mesure de mettre en oeuvre la composante MITIC du PER telle qu’elle a été pensée et acceptée. C’est grave, car la capacité des enfants et des jeunes à utiliser de manière critique les médias numériques constitue un enjeu essentiel de notre société.

3. Intégration de la science informatique dans le plan d’étude
L’intégration de bases d’informatique dans le cursus de l’école obligatoire est en cours dans plusieurs pays développés. En Grande-Bretagne, les enfants apprennent à coder dès cette année. Outre Sarine, le Lehrplan 21 comprend un module «Médias et informatique». qui vise à initier les élèves à la pensée informatique. Pour les cantons bilingues cette différence avec le PER représente une complication supplémentaire.

En Suisse romande, aucune réflexion n’est engagée pour faire évoluer le Plan d’étude romand dans ce sens. (Début 2017, un plan d’étude cadre pour un enseignement obligatoire de l’informatique au gymnase a été mis en consultation).

Donc, selon le canton et leur parcours, les enfants et adolescent-e-s n’auront pas la même opportunité de développer leurs compétences à décoder les médias et à utiliser les technologies numériques pour apprendre.


Références
> Plan d’étude romand (PER), Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).
> Recommandations relatives à la formation initiale et continue des enseignantes et enseignants de la scolarité obligatoire et du degré secondaire II dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (ICT), 25 mars 2004, Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP).
> Directives concernant les compétences et la formation des enseignant-e-s dans le domaine des TIC, Direction de l’Instruction publique, de la culture et du sport, Canton de Fribourg, 20 décembre 2004.
> Lehrplan 21 – Modul Medien und Informatik, Deutschschweizer Erziehungsdirektoren-Konferenz (D-EDK), 2015.
> Jeunes et médias, Programme national de promotion des compétences médiatiques, Office fédéral des assurances sociales (OFAS).


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)