Les défis du numérique pour les prestataires de formation continue

Suisse numérique • Les prestataires de formation continue helvétiques sont-ils prêts pour aborder la transition numérique? Une enquête récente permet de formuler de très sérieux doutes sur la capacité de la profession dans son ensemble à accompagner cette évolution inéluctable.

Cet article a été mis à jour le 30 mai 2018.
La publication par la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA) des résultats de son enquête «La numérisation dans la formation continue» effectuée auprès des prestataires de formation générale et de formation continue à finalité professionnelle apporte des éléments d’information très intéressants sur la profession.

Pour la première fois, comme le relève les auteur-e-s, cette enquête a permis d’obtenir des informations sur les usages effectifs du numérique dans la formation continue et sur la perception du problème par les prestataires helvétiques oeuvrant dans ce domaine. L’étude se base sur un questionnaire écrit auquel ont répondu 338 prestataires actifs dans la formation continue. L’échantillon est représentatif de la diversité du marché de l’offre de formation en Suisse. Il comprend des fournisseurs commerciaux, des organismes privés à but non lucratif, ainsi que des prestataires de services publics actifs dans les différentes régions linguistique, représentant tout l’éventail de tailles, du plus petit au plus grand.

Le sondage met en évidence que 90% des prestataires de formation continue sont attachés fortement aux cours donnés en face à face. En effet, 44% des prestataires pratiquent un enseignement présentiel «exempt de technologie», tandis qu’un pourcentage sensiblement égal s’appuie sur des moyens numériques pour enseigner. Moins d’un dixième des prestataires (8,5%) associent des phases de formation en ligne et en présentiel (apprentissage hybride, blended learning), et un peu plus de 2% proposent des modalités d’apprentissage uniquement en ligne (e-learning).

En ce qui concerne l’équipement, une grande partie des prestataires de formation continue dispose de salles de cours équipées d’un rétroprojecteur et d’une connexion wifi (80 à 90%). En revanche, 62% des organismes ne disposent pas de tableau numérique interactif. Ce fait, combiné avec le peu de propension à faire usage d’applications numériques, met en évidence la relativement faible pénétration des usages du numérique pour l’enseignement et l’apprentissage dans les organismes de formation continue helvétique. Parmi les applications proposées dans le questionnaire, 48% des prestataires n’ont pas recours aux médias sociaux (wikis, blogs, Facebook) – taux le plus bas de non usage, 52% n’utilisent pas de plateforme d’apprentissage, 83% ne proposent pas d’apprentissage par le jeu et 92% de MOOCs.

L’étude fait apparaître clairement une grave lacune, le manque de compétences disponibles dans les organismes de formation continue en matière d’usage des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement et l’apprentissage. En effet, 45% des prestataires ont déclaré ne pas disposer des compétences nécessaires à une mise en œuvre systématique des technologies numériques, indique l’étude de la FSEA, qui précise que «la plupart des prestataires sont d’avis que la formation initiale et continue andragogique du personnel de formation continue ne prépare que médiocrement ou insuffisamment à la numérisation».

La situation est très préoccupante, car il apparaît que le profil professionnel d’une large partie des formateurs et des formatrices, et probablement des cadres, n’est pas adapté aux exigences nécessaires aujourd’hui pour choisir et mettre en oeuvre des modalités diversifiées de formation utilisant les médias numériques.

L’étude met en évidence la divergence entre les usages actuels et l’importance attendue des technologies numériques dans la formation continue par les prestataires eux-mêmes. Lorsqu’ils recrutent, les prestataires attendent du personnel des compétences numériques, aussi bien que des connaissances sur les effets de la numérisation dans la société. Dans le même temps, les modalités d’apprentissage hybride (présentiel, en ligne) sont prioritaires pour moins de 10% des prestataires, alors que 80% d’entre eux estiment que des compétences pour mettre en oeuvre de tels systèmes sont nécessaires.

Interrogés sur les compétences nécessaires pour exercer aujourd’hui dans le domaine de la formation des adultes, les prestataires ont cité le plus souvent les domaines suivants:
■ Connaissance des applications TIC usuelles (Internet, smartphone, courriel), 99%.
■ Connaissances sur l’impact de la numérisation dans la société, 82%.
■ Recours à l’apprentissage hybride (présentiel, en ligne), 78%.
■ Utilisation des médias sociaux, 77%.
■ Développement d’offres en ligne (webinaires, MOOCs), 49%.
■ Réalisation de vidéo, 46%.

Formation en ligne
La récente enquête de l’Office fédéral de la statistique (OFS) «Compétences numériques, vie privée et formation en ligne: la Suisse en comparaison internationale» apporte un éclairage supplémentaire bienvenu sur l’utilisation d’internet pour la formation. Premier constat, seul un peu moins d’un quart de la population suisse de 15 ans et plus (23%) a utilisé internet à des fins de formation au cours des trois derniers mois (cette très longue période ne permet pas de distinguer les usages fréquents du recours accidentel).

Des différences notables apparaissent selon les trois types d’activités envisagées, toujours au cours des trois derniers mois: 15% seulement ont déclaré avoir utilisé du matériel d’apprentissage (hors d’un cours complet) disponible en ligne (28% des 15-29 ans, dont une partie est encore en formation initiale, mais 15% des 30-59 ans), 13% ont communiqué avec un formateur ou une formatrice via un site ou une plateforme (28% des 15-29 ans, 10% des 30-59 ans). Par ailleurs, 10% ont suivi un cours en ligne (pas de différence importante selon l’âge), ce qui est très peu sachant que l’apprentissage à distance devrait gagner en importance comme moyen de développer savoirs et compétences dans un marché du travail transformé par la numérisation. L’étude met aussi en évidence une constante, la très forte différenciation d’utilisation de l’internet pour apprendre selon le niveau de formation, soulignant une fois de plus le fossé numérique des usages persistant au sein de la population helvétique. Plus le bagage scolaire est important, plus grande sera la disposition à continuer à se former, quel que soit le moyen.

En comparaison avec d’autres pays européens, l’étude de l’OFS révèle que la Suisse, bien que positionnée dans la moyenne européenne (UE-28), n’apparaît pas parmi les pays les plus actifs dans la formation en ligne de la population âgée de 16 à 29 ans, les digital natives. Elle se situe au 9e rang pour l’activité de formation d’usage d’internet la plus intense, le cours en ligne, et au 13e rang pour l’utilisation de matériel d’apprentissage disponible en ligne.

Mais un autre défi de taille attend les prestataires de formation continue: dispenser des connaissances numériques et médiatiques à un large éventail de professionnel-le-s ainsi qu’à la population.

Compétences numériques et médiatiques
C’est aux prestataires de formation continue que revient, en partie au moins, la formation aux compétences numériques et médiatiques de base ainsi que métiers.

En effet, la loi fédérale sur la formation continue (LFCo) du 20 juin 2014 énonce que l’acquisition et le maintien des compétences de base des adultes sont les conditions requises pour l’apprentissage tout au long de la vie. Ce sont la lecture, l’écriture et l’expression orale dans une langue nationale, les mathématiques élémentaires et l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC). A travers l’usage du terme TIC, c’est bien la littératie numérique et médiatique de toute la population qui est visée, soit la prise en compte de la dimension socioculturelle des usages, la capacité à se mouvoir dans des espaces informationnels, l’aptitude à évaluer l’information sous toutes ses formes et, de manière générale, sur les dimensions d’une culture numérique. La loi (LFCo) précise que les prestataires doivent veiller à ce que leurs offres portent sur des thèmes sociaux, économiques et juridiques importants pour la vie quotidienne.

La promotion des compétences TIC (littératie numérique et médiatique) a été définie comme un des axes prioritaires du plan d’action E-inclusion Suisse qui vise à «favoriser l’égalité des chances numérique et la participation de tous à la société de l’information et de la connaissance en Suisse».

La Fédération suisse pour la formation continue (FSEA) estime que 1,5 million de personnes (de 16 à 65 ans) en Suisse ne possèdent que peu ou pas de compétences de base numériques. Ce chiffre est corroboré par l’enquête sur l’utilisation d’internet 2017 de l’Office fédéral de la statistique (OFS). En 2014, 62% de la population de plus de 15 ans ne disposait pas d’un «niveau de compétence internet moyen» soit 4 millions de personnes – c’est-à-dire qu’elles pouvaient effectuer au maximum 2 des 6 activités suivantes: utiliser un moteur de recherche, envoyer des courriels avec une pièce attachée, utiliser des réseaux sociaux, téléphoner par internet, utiliser des logiciels d’échange pair-à-pair et créer des sites internet. La pertinence de la façon dont elles en font usage n’a pas été évaluée.

(Lire mes articles «e-inclusion: va-t-on y arriver?», 15 septembre 2016, et «e-inclusion: des millions, mais pour faire quoi?», 23 novembre 2016)

Outre, les compétences de base, la littératie numérique et médiatique, il faut aussi considérer les compétences métiers. La numérisation va impacter toutes les professions. Il faudra donc revoir les profils professionnels et y intégrer les connaissances et compétences numériques nécessaires à l’exercice des métiers et à leur évolution.

Pour guider les actions entreprises localement, des modèles de références devraient être défini au niveau national. Il faudrait élaborer, premièrement, un référentiel de compétences de base et, deuxièmement, un ensemble de référentiels «métiers». La définition des compétences métier des professionnels de l’éducation revêt évidemment une importance stratégique. Et parmi ceux-ci, les prestataires de formation continue…

(Lire mon article «Des référentiels de compétences pour accompagner la transition numérique de la Suisse», 15 novembre 2017)

Alors, on le voit, les défis sont immenses pour les prestataires de formation continue en Suisse, puisque il faudrait très rapidement qu’ils soient en mesure d’intégrer un riche éventail de modalités d’enseignement et d’apprentissage dans leurs pratiques et qu’ils participent à élaborer et à dispenser des formations aux compétences numériques et médiatiques de base ainsi que métiers à plusieurs millions de personnes.

La propension des instances dirigeantes gouvernementales et de l’éducation à peaufiner sans cesse des visions, des thèses, des stratégies, des plans, des recommandations, des programmes, comme pour faire reculer sans fin le moment de passer à des actions d’envergure sur le terrain est de très mauvais augure.

Sans prise de conscience suivie d’un revirement complet d’attitude, sans révolution culturelle, mais aussi sans moyens financiers colossaux, pas besoin d’être grand clerc pour voir que la transition numérique en Suisse, pour tous et pour toutes, va droit dans le mur.


Références
> Irena Sgier, Erik Haberzeth, Philipp Schüepp, La numérisation dans la formation continue – Résultats du sondage annuel auprès des prestataires de formation continue – version abrégée (étude sur la formation continue 2017/2018), Zurich, Fédération suisse pour la formation continue (FSEA) et Haute école pédagogique de Zurich, 2018.
> Enquête sur l’utilisation d’internet 2017 – Compétences numériques, vie privée et formation en ligne: la Suisse en comparaison internationale, Office fédéral de la statistique (OFS), Neuchâtel, 2018.
> Loi fédérale sur la formation continue (LFCo) du 20 juin 2014, Confédération suisse.
> e-Inclusion, Réseau «Inclusion numérique suisse»,
 Direction opérationnelle Société de l’information, Office fédéral de la communication (OFCOM).
> Promotion des compétences de base: un objectif essentiel, Fédération suisse pour la formation continue (FSEA).


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)