Défense nationale: des menaces dans l’azur?


Pour défendre sa souveraineté nationale, la Suisse se prépare à investir plus de 8 milliards de francs dans le renouvellement de ses moyens de protection de l’espace aérien. Mais les menaces de notre temps ne sont-elles pas ailleurs? Les réseaux de télécommunication sont fragiles et la population insuffisamment préparée à faire face à l’intox et aux fake news. Il conviendrait d’investir massivement dans la formation et la recherche pour faire face aux défis de la transition numérique et aux périls qui menacent notre démocratie.

Cet article a été publié initialement le 24 mai 2019 dans le quotidien Le Temps, pages Débats et Opinions.

Le Conseil fédéral est en train de planifier la modernisation de l’armée suisse. Le programme de renouvellement des moyens de protection de l’espace aérien (Air2030) comprend l’acquisition de nouveaux avions de combat et d’un système de défense sol-air. Le gouvernement a privilégié l’option prévoyant un investissement de 8 milliards et demi de francs, dont 6 milliards pour les jets. A cet achat s’ajouteront chaque année de très importantes dépenses pour la nécessaire maintenance de ces équipements sophistiqués (de l’ordre d’un demi milliard annuellement pendant 30 ans).

Certes, la modernisation des moyens de protection de l’espace aérien répond au premier but de la Constitution qui stipule que la Confédération suisse protège la liberté et la sécurité du pays. Par ailleurs, la défense du territoire (et par extension de son espace aérien) répond aux conventions de La Haye sur les devoirs des Puissances neutres de 1907. Mais pour défendre sa souveraineté nationale, la Suisse est-elle en train de faire le bon choix?

Cette stratégie d’autrefois tient peu compte du fait que les menaces en Europe ont diamétralement changé. Aujourd’hui, les plus grands périls susceptibles de menacer notre pays ne viennent ni du ciel ni des territoires limitrophes, mais des réseaux de toute nature. Au premier rang les réseaux de télécommunication auxquels chacun est connecté et par lesquels transitent données et informations qui irriguent le pays.

Toute l’économie et le fonctionnement de notre société reposent sur la bonne circulation des flux de données. La Suisse peut être hackée. En un instant, tout peut basculer.

La palette des moyens de recours à la force et à la violence pour mettre hors service ou détruire des installations civiles et militaires, altérer gravement des services, intimider, intoxiquer l’opinion publique, terroriser… est bien plus susceptible d’utiliser des réseaux informatiques à l’ère numérique que des armes traditionnelles. Toute l’économie et le fonctionnement de notre société reposent sur la bonne circulation des flux de données et leur traitement adéquat. La Suisse peut être hackée. En un instant, tout peut basculer.

Chaque équipement, chaque objet connecté, chaque noeud du réseau peut comporter des portes dérobées (backdoors) exploitables par des organisations, secrètes ou non, et des Etats mal intentionnés pour prendre le contrôle d’installations indispensables au bon fonctionnement de notre société.

Le second maillon faible, c’est le facteur humain. Le personnel des entreprises et des administrations doit disposer de compétences numériques solides constamment mises à jour. Il en va de même pour les soldats incorporés dans notre armée de milice. Mais toute la population est concernée. Notre démocratie repose sur l’hypothèse d’un peuple souverain éclairé. Une attitude critique vis-à-vis de l’information et des médias de toute nature est attendue des citoyens et des citoyennes. Ces connaissances sont souvent très insuffisantes. On l’a vu récemment, intox et fake news peuvent faire vaciller les démocraties.

Alors plutôt que de s’apprêter à dépenser plus de 8 milliards de francs pour se préparer à une guerre aérienne conventionnelle, il conviendrait d’investir massivement dans la formation et la recherche pour faire face aux défis de la transition numérique et aux périls qui peuvent réellement menacer notre démocratie.

(Lire aussi «Les compétences médiatiques enjeu de sécurité nationale», 18 juillet 2016)


Référence
> Air2030 – Protection de l’espace aérien, Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports, Confédération suisse.
Les sites et documents ont été consultés le 17 septembre 2019.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL) | educationauxmedias.ch

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)