Compétitivité: le franc fort ne doit pas faire oublier la fracture numérique

La Suisse continuera-t-elle à être considérée comme une «île» de compétitivité malgré le franc fort? Si la population suisse est très bien équipée et connectée, il en va autrement en ce qui concerne l’intensité des usages et la capacité à utiliser les multiples services accessibles par l’internet.

Article publié initialement dans mon blog «Education et médias» (portail de L’Hebdo) le 5 février 2015

Le taux de change est certes un facteur primordial, mais un déficit de qualification professionnelle du personnel des entreprises et des institutions publiques représente aussi une menace très sérieuse. L’accès et la capacité à utiliser de manière efficiente et critique les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les médias numériques de toute nature sont aujourd’hui, on le sait bien, la clé de l’accès au savoir et à la participation sociale.

Notre pays est classé parmi les plus compétitifs au monde tant par le World Economic Forum (WEF) que par l’International Institute for Management Development (IMD) à Lausanne. Le système éducatif suisse est réputé pour sa qualité, en particulier pour son système de formation professionnelle et ses hautes écoles. Le franc fort coûtera probablement cher à l’économie nationale, mais réalise-t-on quel pourrait être le coût du manque de compétences numériques et médiatiques des habitants de notre pays ? En effet, si la population suisse est très bien équipée et connectée, il en va autrement en ce qui concerne l’intensité des usages et la capacité à utiliser les multiples services accessibles par l’internet. Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), 91% des ménages sont connectés à l’internet (2014), 85% des ménages disposent au moins d’un ordinateur fixe ou portable (2011) et 84% de la population adulte suisse a surfé sur internet au premier trimestre 2014. Les taux moyens d’équipement et d’accès aux infrastructures de télécommunication sont donc élevés.

Alors tout va bien. Pas si sûr! Examinons l’ampleur de la «fracture numérique» par quelques chiffres. Les données récentes de l’OFS sur la société de l’information montrent que des disparités importantes perdurent en ce qui concerne les usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les ménages suisses.

Si la part des des utilisateurs réguliers faisant usage de l’Internet plusieurs fois par semaine se situe à environ 80%, les données mettent en évidence une diffusion très inégale selon le niveau de formation, le revenu et l’âge: différentiel de 34% entre les personnes disposant d’une formation de niveau tertiaire (96%) et celles qui n’ont pas poursuivi leur formation au-delà de l’école obligatoire (62%); différentiel de deux à un chez les personnes bénéficiant d’un haut revenu (plus de 10’000 francs) par rapport à celles disposant d’un faible revenu (moins de 4’000 francs), soit respectivement 97% et 52%. La différence d’utilisation selon l’âge est un fait bien connu et souvent commenté: près de 100% pour les jeunes, moins de 70% pour les personnes de plus de 60 ans. Les courbes de l’évolution des usages ces dix dernières années montrent que ces écarts diminuent très lentement.

Cette forte disparité d’usage de l’Internet ne dit rien des compétences à utiliser les TIC qui, logiquement, devraient être inégalement réparties parmi la population suisse et très largement inférieures à ces taux. Le niveau de formation joue un rôle différentiateur important. La formation continue est une des clés pour maintenir et développer les capacités des employées et des employés des entreprises et des institutions publiques. Par ailleurs, le bon fonctionnement d’une démocratie repose sur des citoyennes et des citoyens éduqués et actifs.

Les chiffres relatifs à la formation continue en informatique sont alarmants, puisque selon l’OFS, seuls 11% de la population résidente de 25 à 65 ans a pris part à des cours en 2011. Un peu plus de 4% des personnes sans formation post obligatoire a utilisé l’offre de cours de formation continue en informatique, alors que celles et ceux qui disposent d’une formation de niveau tertiaire est d’environ de 18%. Quatre fois plus.

Il est urgent de se préoccuper de cette situation et d’agir pour résorber ces disparités vis-à-vis du numérique.

Je reprends à mon compte cette citation attribuée à Abraham Lincoln: «Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance!»


Référence
> Utilisation d’Internet en Suisse; Formation continue, Office fédéral de la statistique (OFS), Confédération suisse.


Cet article concerne le domaine Médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC) – Education aux médias et à l’information (EMI) – Media and Information Literacy (MIL)

Auteur : Jean-Claude Domenjoz

Expert de communication visuelle et d’éducation aux médias (Médias, images et technologies de l’information et de la communication – MITIC)